Cap sur le Kurdistan

Une excellente nuit de sommeil plus tard, c’est autour du buffet de l’hôtel que nous nous retrouvons pour le petit déjeuner. Nous ne trainons pas. Suite à une journée off, l’envie de reprendre la route est la plus forte. Mais avant, la routine matinale du routard : le chargement des motos.

Enfin, le départ. Sans surprise, comme souvent les lendemains de fête, la ville est déserte. Tant mieux, la circulation en sera d’autant plus facilité.

Rapidement nous nous retrouvons sur le viaduc reliant l’Europe à l’Asie. C’est toujours avec une certaine émotion que je change de continent, instant magique où je quitte la maison et où l’aventure commence réellement.

Mais pour l’instant, cap au sud, via l’autoroute, direction Bursa.

Si d’habitude je ne raffole pas de ces voies rapides, aujourd’hui, c’est tout sourire que je file sur l’immense ruban d’asphalte. Hier soir, suite à une longue discussion autour de la carte, nous nous sommes mis d’accord pour avancer vers la Géorgie, en calmant le rythme et en prenant notre temps. Si la situation sécuritaire ou sanitaire devenaient trop tendues, alors, nous ferions demi-tour. Tel est notre deal.

Arnaud n’est toujours pas convaincu par le Kurdistan, mais peu importe, chaque chose en son temps. Hier je n’étais même pas sûr de pouvoir continuer, comme quoi, il ne faut jamais désespérer. Profiter simplement du jour présent et laisser arriver les problèmes avant de chercher d’hypothétiques solutions.

Mais au fait, pourquoi cap au sud ? Seulement pour quitter la mégapole d’Istanbul avant de rattraper les petites routes touristiques référencées sur la carte.

Je sors de ma réflexion, le premier péage se profile. Nous n’avons toujours pas de vignette, mais nous avons appris que nous avions quinze jours pour l’acheter. Le préposé à l’encaissement scanne nos numéros de plaque et nous donne un tiquet, confirmant le délais pour régulariser notre situation.

A la première sortie, nous nous arrêtons et je lance le profil de navigation « tout terrain » d’Osmand. Le résultat ne se fait pas attendre, quelques kilomètre plus tard nos roues quittent enfin le goudron.

En dehors des immenses agglomérations, la Turquie est une étendue sans fin de champs et de vergers dans lesquels s’échinent une armée de femmes et d’enfants.

L’agriculture est ici très peu mécanisée et le besoin de main d’œuvre reste très important. Nous traversons les premiers villages, sillonnant les rues entre maisons récentes et anciennes.

Les belles pistes deviennent chemins et nous progressons lentement. Je suppose qu’Arnaud doit avoir retrouvé le sourire sous son casque, mais je dois bien avoué que, de mon côté, je ronge mon frein. Depuis le départ, je ne rêves que d’immensité et de hauts plateaux, et là, nous tournicotons dans des chemins entre champs et forêts qui, mis à part la présence de quelques mosquées, ressemblent à s’y méprendre à ce que l’on pourrait trouver chez nous. Je me raisonne en cultivant ma patience. Je capitalise ma frustration pour, le moment venu, quand nous y serons, en apprécier d’autant plus chaque instant.

L’heure tourne sans que nous nous en rendons compte, et il est temps de s’arrêter pour boire un coup et manger un peu. Si les femmes et les enfants sont aux champs, je sais où sont passé les hommes : au café, à boire du thé et à jouer.

Quant à nous, comme souvent, après le repas, rien de tel qu’une bonne sieste !

Depuis une bonne heure nous cherchons une agglomération, mais rien. Tout semble laisser penser qu’ici, en dehors des grandes villes, les campagnes sont désertes. Au final, nous traversons peu de villages. Pourtant, il y a partout des champs cultivés. Aussi, régulièrement, nous croisons des camps de travailleurs agricoles nomades. Les conditions de vie y sont effroyables, c’est une catégorie de la population la plus pauvre de Turquie, souvent comparés à des esclaves agricoles. Chose étonnante, beaucoup de choses semblent avoir évolué en trente, sauf ces camps. Ils ne possèdent que quelques abris de fortunes bricolés avec de simples bâches plastiques, vivent à même ta terre battue, et ne possède que quelques rares chèvres et moutons. Leur seule richesse est leurs minibus les transportant dans les champs.

l’odomètre égrène inlassablement les kilomètres, quand enfin, des habitations se profiles à l’horizon. Nous arrivons dans un gros bourg, Karakaya. Nous recherchons un lieu pour dîner, mais tout semble fermé. De même, la localité semble trop petite pour y trouver un hôtel. Comme à mon habitude, je m’arrête demander à des jeunes, espérant qu’ils soient plus à même de parler quelques mots d’anglais. Pas de chance, mais ils dégainent prestement leur smartphone et lancent le traducteur. Je comprends qu’il y a bien quelque chose d’ouvert, mais leurs explications semblent confuses. L’un d’entre eux me propose de monter sur ma moto pour nous y accompagner. J’hésite, mais la faim commençant sérieusement à se faire sentir, j’accepte. Je me serre à l’avant. Vu qu’il n’est pas très épais, il trouve suffisamment de place entre le sac polochon sur la selle et moi. Quelques centaines de mètres plus tard, nous arrivons.

Nous comprendrons plus tard qu’il travaille là en plus de ses cours au lycée. Le patron, lui, a vécu de nombreuses années en Allemagne, mais ne parle pas plus anglais que nous l’allemand. Mais ce soir la chance est avec nous. C’est alors qu’arrive Akan, jeune homme, la petite trentaine, tout sourire, qui spontanément vient discuter dans un anglais plus que parfait.

Quelle joie de pouvoir enfin réellement discuter avec quelqu’un ! Car soyons clair. Je sais me faire comprendre dans quasiment toutes les langues pour les choses simples du quotidien, mais même avec le traducteur des téléphones, avoir une véritable conversation est difficile et peu convivial.

Il nous raconte sa vie, ses études à l’étranger où il a appris à parler l’anglais ainsi que son travail. Il nous parle de l’islam, de sa mère voilé, mais se présente comme un jeune homme moderne, progressiste et pro-européen. Nous passons là un bon moment à échanger tout en avalant nos sandwiches kébab. Alors que nous parlions des coutumes turques, je lui demande pourquoi je ne voyais que des femmes et des enfants dans les champs pendant que les hommes eux, étaient au café du coin. C’est le plus naturellement du monde qu’il nous explique que c’est juste une question de répartition naturelle des tâches. Les hommes eux, s’occupent de gros travaux et les femmes, elles, des menus travaux, comme entretenir les jardins et les champs, entretenir la maison, préparer la cuisine, élever les enfants, enfin, de quasiment tout. Je comprends mieux. Répartition naturelle ne signifie pas répartition équitable !

La conversation reprend sur un ton plus léger quand Arnaud lâche tout de go : « et le Kurdistan, c’est dangereux ? »

Celle-là, je ne l’avais pas vu venir. Je sens le moment crucial pour la suite de notre périple. Je suis pendu aux lèvres d’Akan redoutant la réponse qui pourrait anéantir définitivement la suite du voyage. Non, pas du tout, ajoute-t-il, l’armée turque est là pour vous protéger.

Intérieurement, je ne peux retenir un soupir de soulagement. Le jeune Turc continue sa diatribe patriotique mais déjà, je suis ailleurs, ne l’écoutant plus que d’une oreille distraite. Je les observe tous les deux. Je n’accorde pas plus de crédit à son discours nationaliste qu’à la carte du ministère des affaires étrangères française, mais l’essentiel est ailleurs. Arnaud est détendu et souriant.

Je vais chercher ma carte, la déplie et entre de nouveau dans la conversation. J’explique notre route, les endroits sensibles où je pensais passer. Il confirme que c’est faisable, Arnaud ne conteste pas, l’affaire semble entendue !

Comme quoi, une fois de plus, les choses se réalisent le moment venu. Il faut savoir les provoquer au bon moment, mais inutile de vouloir toujours tout anticiper et contrôler.

Nous avons passé là un moment très convivial et enrichissant, mais il est 22h passé et Akan nous confirme qu’il n’y a nul endroit où loger sur place.

Ce soir  ce sera donc bivouac. Je regarde sur Osmand. Dans les environs du village, il n’y a rien. Il faut dire que si la cartographie en occident est très développée, ici, elle est beaucoup plus approximative. La vue satellite est alors un atout supplémentaire pour se repérer.

Je zoome un peu dans les parages et fini par trouver un réseau de piste qui semble mener dans un enfoncement rocheux où nous devrions être à l’abris pour la nuit.

L’heure de la séparation est arrivée. Mais avant de partir, nous échangeons nos numéros avec Akan. C’est toujours rassurant de savoir qu’en cas de problème sérieux, je pourrais appeler quelqu’un qui me comprendra et pourra traduire.

Nous enfourchons nos motos et attrapons la piste quelques kilomètres après le village. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas fait de tout terrain de nuit. Je ne sais pas si c’est l’âge, ma vision déclinante ou la lumière led des phares, mais je peine à apprécier le relief. Ornières et cailloux deviennent tout de suite plus dangereux. Je calme le rythme et adopte une allure de sénateur. Heureusement, nous n’allons pas loin.

Une fois sur place, nous cherchons un coin relativement plat sans trop de cailloux.

Evidemment, c’est à la lampe frontale que nous montons le campement.

Pour ma part, je me contenterai du double toit que je laisserai ouvert, en mode tarp.

Ce coup-ci, c’est sûr, nous partons plein Est et le Kurdistan nous tend les bras. Je suis bien, tout simplement, et je ne tarde pas à trouver le sommeil.

Comme souvent dans ces conditions-là, c’est au petit matin que nous découvrons notre lieu de villégiature. Pas trop mal.

Un café, quelques biscuits à grignoter et nous voilà de nouveau sur la route. Et comme souvent, je me perds rapidement dans mes pensées tout en conduisant en mode « pilote automatique ». Depuis hier, je me fais une réflexion : le goudron est omni présent. Dans mes souvenirs, même aussi à l’Ouest, nous roulions déjà sur les pistes, majoritairement de belles gravel road. Aujourd’hui, j’ai l’impression que tout a été goudronné à l’image de ce qui se fait chez nous.

Les portiques à l’entrée de certains villages me font penser à la Russie.

Arrive enfin l’heure de la pause déjeuner. Contrairement à chez nous où très souvent la carte des restaurant est des plus réduite, ici, il y a le choix. Si dans beaucoup de domaines je suis plutôt curieux et toujours prêt à tester, question cuisine, je préfère assurer et rester dans du connu. Bien dormir et bien manger, la base pour un voyageur au long court. Aussi, pour changer, ce midi, ce sera … kebab !

Ce matin, la route fut sans soucis et nous avons pas mal avancé. Hier soir, en préparant la navigation du jour, j’avais remarqué qu’Osmand prévoyait de nous faire traverser un lac. Est-ce via un pont, une digue, une chaussée émergée ou un bac ? Qui sait, nous verrons bien.

La réponse ne tardera pas. Quelques heures plus tard nous y arrivons, et surprise, c’est un lac salé !

Quelles sensations étranges de rouler dessus ! Ce n’est ni mou comme le sable, ni dur comme de la terre, ni glissant comme de la boue. J’ai l’impression de rouler sur la croute d’une crème caramel géante, enfin, je le concède, cette comparaison peut paraitre un poil bizarre. Quoi qu’il en soit, comme dans le sable, la résistance est forte et il faut mettre du gaz.

Nous faisons joujoux comme des gamins, mais, rapidement, nous nous posons la même question : allons-nous le traverser par la digue ou non ?

Je peux souvent être téméraire, mais rapidement l’aspect sécuritaire du voyage reprend ses droits. S’il y a une digue, ce n’est certainement pas pour rien. Nous nous y engageons donc.

Et nous avons eu raison ! Au tout début, la surface est suffisamment dure pour supporter le poids des motos, mais vers la fin, c’est une autre histoire !

La couleur me rappelle le lac rose entre Dakar et Saint-Louis.

Le lac Tuz derrière nous, nous mettons le cap sur Goreme, le centre touristique et névralgique de la Cappadoce où nous nous installerons dans un camping.

C’est la troisième fois que je viens ici, et, honnêtement, je n’y vois plus vraiment d’intérêt. Mais Arnaud ne connaissait pas, alors c’était l’occasion. Nous enfilons nos tenues de parfaits touristes et allons dans le centre-ville. Une fois de plus, je suis très étonné. Cela semble désert alors qu’en cette saison, traditionnellement, c’est bondé. Tant mieux pour nous, mais certainement très difficiles pour l’économie locale, ce que confirme les terrasses des restaurant globalement vides.

Une fois rassasiés, c’est retour au camping pour une bonne nuit de sommeil. C’est que demain, sauf problème, sera une grande journée : nous arriverons au Kurdistan !

Mais au petit matin, contre toute attente, je suis réveillé par une série de souffles puissants. J’ouvre un œil, puis deux, reconnecte progressivement mes neurones et là, tout d’un coup, je me rappelle. La nouvelle mode touristique de la région : admirer le lever de soleil sur la Cappadoce depuis le ciel.

Je ne suis pas vraiment fan, alors je me rendors.

Enfin sur le départ. Ce matin je suis bien plus excité que la normale. Alors, ne trainons pas. Nous prendrons quand même le temps de faire quelques photos du coin.

Mais avant de tracer la route, nous avons encore une formalité administrative à résoudre avant d’entrer dans le Kurdistan : acheter les vignettes pour l’autoroute. Renseignement pris, c’est dans les bureaux de poste, au nom éloquent de PTT, que nous les trouverons. Celui de Goreme étant trop petit, nous allons à Urgup, la ville la plus proche.

Nous trouvons ledit bureau, et c’est moi qui m’en occupe. J’attends mon tour. J’arrive enfin au guichet face au préposé des Postes qui, évidement, ne parle pas un traitre mot d’anglais. Heureusement, j’avais préparé mon petit discours traduit en Turc sur mon téléphone au cas où. Je lui montre alors l’écran et, à son air incrédule, je réalise qu’il ne comprend rien.

Poisse. J’ai comme dans l’idée que c’est loin d’être gagné.

Je sors alors le tiquet récupéré au péage, m’épuise à baragouiner en langage des signes sans déclencher la moindre réaction de sa part. Je n’ignore pas que la file d’attente derrière moi est encore longue. Je désespère quand soudain, il me tend un papier avec marqué OGS/HGS ?

Oui, c’est ça ! Parfois j’ai honte de moi. Comment n’y ai-je pas pensé plut tôt. C’est le nom des compagnies qui gèrent les vignettes.

A partir de là, tout s’accélère. Il me tend un formulaire … en Turc évidemment.

Oui, mais nous avons deux motos. J’essaie de lui en demander un second, mais il reste toujours aussi stoïque. Vu son calme olympien, il pourrait postuler sans peine pour devenir garde à Buckingham Palace ! Je lui montre alors une photo des deux motos, sans plus de résultat. A cet instant, j’ai juste envie de lui crier dessus pour vérifier s’il bougera un cil.

Rester calme.

C’est alors qu’un homme sort du rang et s’approche. Il parle quelques mots d’anglais seulement, mais en une fraction de seconde, il comprend mon problème et demande au fonctionnaire un second formulaire.

Je m’écarte pour laisser ma place, me mets dans un coin et commence à traduire chaque ligne  avec mon téléphone. De longues minutes s’écoulent.

Je retourne au guichet tout sourire, tendant les deux formulaires remplis. Quelques mots incompréhensibles sortent alors de sa bouche. Dépité, je cherche du regard mon sauveur qui vient à ma rescousse. Je n’ai pas signé les formulaires. Qu’à cela ne tienne, je gribouille à la va vite les deux papiers et les luis tend.

Re discussion entre les deux hommes, tentative d’explication en anglais. Ça y est, je comprends. Il m’a vu signer les deux documents, et, en parfait fonctionnaire, veut que ce soit Arnaud qui signe le sien.

J’enrage, mais n’en montre rien.

Je récupère un formulaire vierge, recopie méticuleusement chaque ligne et cours dehors le faire signer à Arnaud. Je luis explique brièvement la situation et là, le plus naturellement du monde, il me demande pourquoi je n’ai pas signé à sa place ! Ah non, tu ne vas pas t’y mettre aussi !

Je retourne à l’intérieur, lui tend les deux formulaires. En me faisant aider, je comprends qu’il veut les passeports et les cartes grises. Heureusement, j’avais prévu. Je les luis tends, il les scanne, me les rend et me montre sur sa calculette le montant que je dois acquitter.

Délivrance.

Je luis donne ma carte de crédit qu’il refuse, car évidemment, il ne veut que du cash !

Je n’ai pas assez de liquide sur moi. J’envoie rapidement un message à Arnaud. Lui non plus. Il se charge alors d’aller chercher de quoi régler.

Quelques minutes plus tard, la mission enfin réussie, nous payons et partons. Il est plus de 11h ! Moi qui ce matin était pressé de rouler !

Enfin, ce sont les aléas des voyages. Rester calme, garder le sourire, surtout avec les fonctionnaires et les forces de l’ordre, prendre le temps nécessaire et tout fini par s’arranger.

Je savoure pleinement les premiers kilomètres dans ces petites routes de montagnes où nous nous faisons grandement plaisir à enrouler virages après virages.

Les antiques Renault 12 existent toujours, et il n’est pas rare d’en trouver. Ici, quand ils vont au ravitaillement en ville, ils ne lésinent pas !

Nous traversons quelques rares villages.

Souvent, même dans des endroits loin de tout, au milieu du hameau, nous passons près d’une une place où trône fièrement des jeux pour enfants, toujours les mêmes, très colorés. En fin de journée, quand il fait plus frais, il n’est pas rare d’y voir des familles entières.

Car plus nous allons vers l’est et plus la température grimpe. Le thermomètre de la moto franchit régulièrement les 40 degrés. Nous nous arrêtons très souvent pour nous hydrater.

Parfois, nous croisons des convois de mariages qui manifestent bruyamment leur joie à grand renfort de klaxons.

Et toujours des campements de travailleurs agricoles.

Une ville, enfin. Ici comme souvent en Turquie, il y a un décompte sur les feux tricolores. Démarrage en trombe garanti !

Mais ville est aussi synonyme d’embouteillages monstres. Ici, pas de bande d’arrêt d’urgence et pas assez de place pour prendre l’interfile. Nous sommes condamner à suivre les voitures. Et il commence à faire chaud, très chaud. Je le supporte très bien malgré le casque et l’équipement, à condition de rouler. Mais là, je commence à cuire. Et n’y a pas que moi. Arnaud s’arrête en urgence. Le voyant de surchauffe de sa 701 vient de s’allumer. Nous vérifions le niveau de liquide de refroidissement ainsi que le bon fonctionnement des ventilateurs. Tout semble normal. Il ne reste plus qu’une solution, s’arrêter à l’ombre sous un arbre et prendre son mal en patience.

La mécanique s’étant refroidie … au bout d’un certain temps, comme dirait Fernand Raynaud, nous reprenons la route. La journée est bien avancée et nous ne traversons que quelques rares villages.

La nuit ne va pas tarder, il est temps de chercher un spot de bivouac. Rien de probant dans le coin. Résignés, nous choisissons un champ fraichement moissonné pas trop en pente.

Ce n’est pas l’idéal, le sol est plutôt bosselé et surtout, remplis de cailloux. Je suis même étonné qu’il y en ai autant dans un champ cultivé. Mais faute d’autre, nous ferons avec. Nous installons le campement. Oui, nous avons de la place, alors autant en profiter. Au diable la promiscuité et, comme cela, je pourrais ronfler tranquillement.

Apéro, repas, soirée à papoter, une soirée comme je les aime.

C’est vers deux heures du matin qu’Arnaud vient me réveiller et, tout en chuchottant, me prévient qu’il y a de la lumière et des chiens dans le champ. Je n’ai rien entendu, mais cela ne me surprends guère. Quand je dors, je dors !

Je passe vite fait un jean, mets des chaussures et avance avec lui, frontale à la main. Effectivement, j’entends des aboiements proches, de ceux qui sont loin d’être rassurants.

C’est alors que nous nous retrouvons éblouis par un faisceau lumineux tellement puissant que je parierai qu’il provient d’un mirador et non d’une lampe torche. Avec nos frontales, nous ne faisons pas le poids.

Une fois la lumière baissée, il faut quelques secondes à mes yeux pour retrouver une sensibilité normale. Et je le vois, là, dressé devant nous, un jeune berger d’à peine plus de la vingtaine. Un bâton en main, il essaie tant bien que mal de tenir à distance quatre énormes chiens de berger anatolien qui n’arrêtent pas d’aboyer sur un ton franchement agressif. J’essaie de rester calme et de ne pas montrer d’inquiétude, mais honnêtement, je ne suis qu’à moitié rassuré.

Ces chiens, gardiens de troupeaux, sont des Kangals, énormes molosses plus gros qu’un mouton et affublés de collier anti loups bardés d’immenses pointes acérées. J’en ai déjà rencontré à l’époque. Une meute errante, en Anatolie centrale. Quand ils ont débarqué au détour d’un virage, j’ai cru mourir. J’étais leur proie. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Apeuré, j’ai ouverts en grand les gaz de ma R100 GS, concentré sur la piste, en me récitant en boucle, tel un mantra, ne pas tomber, ne pas tomber, ne pas tomber. Je m’en suis sortis ce jour-là avec seulement une grosse frayeur.

Mais à l’instant, nous n’en sommes pas là. Entre eux et nous, il y a leur maitre, le berger. La situation mérite tout de même une communication efficace. Sans gestes brusques, je dégaine mon téléphone pour pouvoir converser plus facilement.

Il s’étonne de nous voir là. Nous lui expliquons que nous ne faisons que dormir et que dès le petit matin nous seront partis. Nous pouvons même lever le camps immédiatement si nécessaire.

Il refuse, mais aurait aimé que nous lui demandions la permission avant. Là, je ne suis pas vraiment sur de la traduction automatique, puisque que nous n’avons vu personne et que nous sommes loin de tout, mais soit. N’ayant pas de thé, nous lui proposons un café.

Il décline notre invitation. Nous nous serons la main et il repart accompagné de ses chiens et de son troupeau d’une vingtaine de tête.

Que d’émotion une fois de plus !

Il nous reste plusieurs heures de sommeil, alors, ne les perdons pas. Nous discutons quelques instants tous les deux, une façon comme une autre de laisser retomber la pression, puis retournons nous coucher.

Au petit matin, nous reprenons la route.

La traversée des villages n’est pas toujours très simple. La cartographie du GPS souvent ne correspond pas exactement à la réalité du terrain. Je navigue alors à vue, cherchant à retrouver la piste à la sortie. Concentré sur la navigation, parfois je ne m’aperçois pas qu’Arnaud n’est plus là. Je fais alors demi-tour, comme aujourd’hui. Ce motard me faisant de grand signes, j’en déduit qu’il a croisé Arnaud plus haut sur la route. Je remonte à sa rencontre. L’aventure peut continuer.

Dans les villages, il y a bien quelques bac à ordure, mais clairement en sous nombre et bien souvent débordants. Quel est la fréquence de leur ramassage ? Je l’ignore.

Alors, à l’entrée ou à la sortie du village, il y a une décharge. C’est un véritable fléau, les environs sont très souvent pollués de centaines de poches plastiques qui volent à tout vent. Je ne sais pas si la combustion est volontaire ou spontanée, mais ce qui est certain, c’est que l’odeur est nauséabonde.

Il fait toujours aussi chaud, plus de quarante degrés, et dès que nous le pouvons, nous nous arrêtons à une fontaine pour nous rafraichir, boire et faire le plein d’eau. J’ai environ entre quatre ou cinq litres dans des bouteilles plastiques qui, évidemment, en plein soleil sur la moto, sont à minima à température ambiante. Je n’ai aucun problème à boire de l’eau chaude si je n’ai pas le choix, mais ici, dès que je le peux, je la remplace.

Nous croisons régulièrement des minibus. Certains essaient timidement de faire la course avec nous un moment, mais au final, il se serrent tous très courtoisement pour nous laisser passer. Quand je suis à leur portée, ils me saluent à grand renfort de coup de klaxon.

Parfois, des abris bus sont aménagés avec quelques pierres pour bancs.

Je me sens de plus en plus en harmonie avec ces paysages.

Nous rencontrerons aussi un berger à cheval avec son troupeau. Nous ralentissons, il nous salut.

Et soudainement, il fait pivoter sa monture, dégaine son smartphone et nous prend en photo ! Quel retournement de situation ! D’habitude, c’est nous qui flashons à tout va et là, nous nous transformons en objets de curiosité. Très probablement qu’il publiera son cliché sur les réseaux sociaux. Quel commentaire écrira-t-il ? Je serais très curieux de le savoir …

Mais rapidement le voyage reprend ses droits, rouler, rouler, encore et toujours.

On y croise tout un tas d’usager de la route …

Dont certains ne sont pas toujours très rassurants …

S’il y a une science de l’art du nœud marin, il doit bien exister le pendant pour l’art de ficeler une cargaison de sac.

Mais il fait toujours plus de quarante degrés et le goudron réverbère toute cette chaleur. Je ne peux plus rouler visière ouverte comme à mon habitude, cela me brûle la peau. Casque très bien ventilé obligatoire !

C’est le milieu de l’après-midi et la chaleur est toujours écrasante quand nous arrivons à Gobekli Tepe.

Pour quelqu’un féru d’histoire et de préhistoire, la région regorge de vestiges du tout début du néolithique. Le plus emblématique pour moi, est le Temple de Gobekli Tepe. Longtemps assimilé à un monument mégalithique du néolithique, il a été précisément daté, et ce sont les communautés de chasseurs cueilleurs du paléolithique qui l’ont édifié. Cela a révolutionné notre représentation de l’évolution de nos sociétés. A mon sens, c’est un monument majeur de l’histoire de l’humanité.

Dès le départ, j’avais négocié avec Arnaud l’idée d’y aller. Je sais qu’il n’est pas particulièrement fan de ce genre de visite, mais il s’y plie de bon cœur, comme lorsque nous avions visité le musée Viking et navigué sur un Drakkar lors de notre voyage au Cap Nord. Il y aurait bien d’autres sites, comme Catalhoyuk et Hacilar, pour une autre fois peut-être.

Mais, dans l’immédiat, ce qui me sied le plus, c’est la climatisation du bâtiment principal. Un vrai bonheur comparativement à la fournaise extérieure. Je ne suis nullement pressé de prendre les billets.

Une fois fait, nous prenons notre temps dans l’exposition et à regarder un documentaire.

Le site archéologique  étant légèrement plus loin, une navette nous y amène.

Comme très souvent aujourd’hui, les documentaires mêlant vues réelles et reconstitutions numériques plus vraies que nature, permettent une immersion impressionnante dans le passé, si bien que, une fois sur place, il est facile d’être déçut par la réalité d’un site.

Je ne fais pas exception à la règle. Je suis déçu de prime abord.

Il me faut un peu de temps pour saisir la magie des lieux, réaliser les prouesses intellectuelles et techniques pour imaginer, concevoir et réaliser un tel temple. L’art pariétal avait déjà démontré que nos ancêtres étaient capables de créer des imaginaires puissants, ici, ils rajoutent une sédentarisation conséquentes, une organisation sociétale adaptée à un tel chantier, et, bien évidemment, une maitrise technologique très évoluée à partir uniquement d’outils basiques de pierre, bois et os.

Le site en lui-même n’est pas très grand ni forcément très impressionnant, mais j’y retournerais certainement. Mais pour l’heure, il est temps de reprendre la route. L’après-midi est bien avancée et la température moins caniculaire qu’à notre arrivée.

Nous retrouvons notre rythme, rouler, ravitailler en carburant et s’hydrater.

Et enfin, victoire, nous entrons au Kurdistan !

Il n’y a pas de poste frontière, mais il n’est pas permis d’en douter, car un nouvel élément vient se rajouter à notre routine de voyage si bien rodée : les check-points de la « Jendarma », la gendarmerie Turque.

Dans les fait, cela ressemble beaucoup plus a des barrages militaires. Ils sont très diversifiés, certains abandonnés même. Parfois les gendarmes nous font simplement signe de circuler en nous saluant, mais bien sûr, nous sommes aussi contrôlés. Bien souvent, c’est juste une simple formalité, essentiellement due à une curiosité bienveillante pour des motards étrangers. Les questions sont toujours les mêmes, d’où venons-nous et où allons-nous. Une fois expliqué notre voyage, ils nous souhaitent bonne route avec un petit air admiratif.

Mais cela ne se passe pas toujours ainsi.

Tout d’abord, les plus gros de ces check-point sont assez impressionants, murs de bétons, barbelés, parfois une chicane, barrières, hommes équipés de fusils d’assaut et, très souvent, un véhicule blindé surmonté d’une mitrailleuse. Autrement dit, quand ils nous intime l’ordre de nous arrêter, comme nous ne sommes pas suicidaire, nous nous exécutons !

Je redoutais légèrement ce premier contrôle, espérant qu’il se passe bien et qu’il ne signifierait pas la fin de notre progression vers l’est.

Arnaud n’ayant pas de GPS fonctionnel ici, je suis chargé de la navigation avec Osmand et, par conséquent, j’ouvre la route. Les gendarmes s’adressent donc en premier à moi. Je coupe systématiquement mon moteur mais ne descends pas immédiatement de la moto. Je le fais s’y on m’y invite ou si je sens que c’est nécessaire.

Heureusement, la première fois se passe très bien, simple contrôle des passeports, les questions d’usage et nous voilà repartis.

Leur fréquence est aléatoire sur la route, mais systématique à l’entrée des villes et de quasiment tous les gros villages.

Pour tout dire, cela n’a rien de réellement contraignant ni de terrorisant. De simples formalités tout compte fait.

Et c’est ainsi que nous arrivons en fin de journée à Mardin, le point d’entrée de la zone rouge de la carte du Ministère de des affaires étrangères français.

A vrai dire, ce ne sont pas les contrôles de gendarmerie qui me tracassent. Non. Depuis que nous roulons dans le Kurdistan je suis perturbé, désorienté. Peut-être qu’une fois de plus ma mémoire me joue des tours, mais je ne reconnais rien, ne retrouve aucun de mes souvenirs, ni même cette ambiance si particulière qui existait à la traversée de chaque village. Pire que tout, nous sommes à Mardin sur un immense boulevard rectiligne bordé d’immeubles neufs et je me demande ce que je fais là. Ai-je été victime de ma mémoire ? Avons-nous fait tout ce trajet pour rien ?

Il commence à se faire tard et il serait temps de trouver un hébergement. Je m’attendais à ce qu’Arnaud cherche un hôtel, mais non, contre toute attente il propose de bivouaquer. Il a trouvé un emplacement sur iOverlander. J’acquiesce, de toute façon, peu importe là où nous dormirons, j’ai juste envie de me poser et de faire le point.

Il m’envoit les coordonnées que je transfère sur Osmand. Evidemment, aucune piste n’y mène. Nous quittons les habitations guidés par la vue satellite et … passons à portée d’un fortin militaire. Si nous les avons vu, alors eux aussi, obligatoirement, surtout avec les phares et le bruit des motos. Il ne se passe rien de particulier, alors j’avance. Rapidement la pente se raidie et nous grimpons dans la caillasse. Enfin, nous arrivons au WayPoint d’iOverlander. Il n’y a rien de particulier, une sorte d’esplanade proche de la piste. C’est en pente et truffé de cailloux. OK, j’ai connu pire, mais quand même. iOverlander, une application qui a de nombreux avantages et bien pratique dans certaines situations, c’est sûr, mais essentiellement utilisée par des 4×4. Or, pour les bivouacs, ils dorment dans leur véhicules ce qui n’est pas notre cas. Et cela change tout !

Peu importe, cela fera l’affaire, j’ai connu bien pire. Il est très à la mode de publier des images de bivouacs de folie pour faire rêver le quidam derrière son écran, mais dans la réalité, si cela existe évidement, ce n’est pas toujours le cas. J’ai déjà dormi dans un fossé, sur le parking d’une station-service, sous une table d’une aire d’autoroute et dans bien d’autres endroits plutôt glauques. Ainsi va la vie du voyageur aventurier.

Autant dire que pour aujourd’hui, vu les circonstances, je ferais avec. Arnaud propose de ne pas monter les tentes et de dormir à la belle étoile, persuadé que les militaires vont venir nous déloger. Alors, autant faire simple et minimaliste.

Ambiance.

De toute façon le risque de pluie est nul, et puis, ce soir, tout me va. Je lance la popote et commence à chercher un coin un peu plat, le débarrasse des plus gros cailloux et surprise …

Je trouve plus de douilles que de cailloux. Je ne sais pas où nous sommes et ce qui s’est passé ici. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils ne font pas que ramasser des champignons !

Le repas prêt, nous dinons. Mais ce soir, l’ambiance est plutôt morose. Pour mal faire, les réserves de whisky sont à sec, fini les apéros et digestifs s’éternisant jusqu’à pas d’heure, et, de toute façon, le cœur n’y ait pas. A peine les estomacs rassasiés, nous partons nous coucher … à la belle étoile.

Contre toute attente, je me réveille aux aurores, personne n’étant venu nous déloger durant la nuit.

Excusez l’effet cheveux au vent, mais ici, c’est la tempête. Des rafales à plus de 60 km/h, excusez du peu ! J’ai bien fait de garer la moto au loin. Une vielle habitude. Je me lève et regarde l’étendue des dégâts. Elle est toujours debout, mais je ramasse les assiettes et la popotte qui ont volé un peu partout. Finalement, ne pas monter la tente était plutôt une bonne idée. Je ne sais pas si la mienne aurait résisté. En effet je n’ai pas pris ma traditionnelle MSR, mais une tente tepee pour bivouacs light occasionnels.

Il est 6h20 du matin et la température est déjà de 25°C. Cela promet.

L’avantage d’une nuit à la belle étoile, c’est que le campement est facile à lever !

Nous reprenons la route, direction Mardin pour, d’une part, faire le plein, et, en second lieu, retirer du cash. En effet, à partir de maintenant, les cartes de crédits ne seront pas acceptés partout et toutes les stations essences ne seront pas approvisionnées en sans plomb 95. Nous allons donc changer nos habitudes. A chaque pompe à essence, nous nous arrêterons et ferons le plein.

Nous quittons l’ennuyeux boulevard de la veille et plongeons dans la vieille ville. Enfin, je me retrouve connecté avec mes souvenirs ! Alors, je savoure ces instants.

Nous ne sommes toujours pas sortis de Mardin qu’Osmand ne capte plus de signal GPS. Immédiatement je pense à un bug. Je m’arrête et relance l’application. Cela ne change rien. Mon téléphone ferait-il des siennes ? Je le reboote. Toujours rien. Arnaud m’interpelle et me demande ce qui se passe. Je lui explique la situation. Il lance alors Google Map sur son iPhone et idem, aucun signal. Pour information, nous sommes à une vingtaine de kilomètres de la frontière syrienne et Arnaud, pilote d’avion professionnel, m’explique que ce doit être l’armée turque qui brouille les signaux GPS. Les armées modernes ont des contremesures, mais nous, nous subissons de plein fouet.

Tout d’un coup, je me retrouve propulsé trente ans en arrière où je ne voyageais qu’avec l’aide de cartes papiers et d’une boussole. Enfin, aujourd’hui nous avons quand même d’autres solutions. Je dézoome Osmand pour pouvoir plus facilement anticiper et nous voilà reparti. Au lieu de suivre passivement les informations du GPS, je dois me concentrer pour estimer un passage à vue de nez en fonction de la carte et la direction que nous voulons prendre.  Cela fonctionne plutôt bien, et une demi-heure après, nous recaptons les signaux GPS. Renseignements pris ultérieurement, c’est l’armée russe qui est à l’origine du brouillage du signal.

Peu importe, nous prenons la tangente vers les montagnes. Nous traversons les premiers villages.

Le goudrons a disparu et laisse place à un enchevêtrement de pistes.

Vous ne pouvez le voir, mais sous mon casque c’est l’euphorie. Enfin je retrouve cette région qui m’avait tant fait vibrer autrefois. Je suis aux anges. Je pourrais rouler comme cela durant des heures, à me perdre dans l’immensité de ces paysages.

Les villages se succèdent les uns après les autres, leur rues couvertes de pavés autobloquants.

Je suis ici et ailleurs, sensation des plus étrange. Je dis souvent vivre l’instant, mais je suis un intellectuel, un cérébral. Ce que je ressens là viens titiller ma mémoire pour y faire surgir des souvenirs, et, au final, je navigue dans un monde étrange, entre présent et passé. Je roule en Turquie mais tout ici me fait penser au Kurdistan syrien, où j’ai des souvenirs, enfin, surtout une histoire, qui à jamais m’a bouleversé.

Arrive le prochain village. Je sors de ma rêverie. Ici, les chevaux sont rois et se promènent souvent en liberté.

Attirés par l’eau de l’abreuvoir, ils vont se désaltérer.

Les anciens auraient bien des choses à nous raconter.

Mais il nous faut avancer. Les villages ici ne sont ni pauvres ni riches, une sorte de compromis avec de splendides maisons modernes à la périphérie et des habitations plus anciennes au centre.

Parfois le bâché se transforme en monospace familial.

Et la piste, toujours et encore …

Au détour d’un village, non, pas une mosquée, mais un clocher d’église.

Orthodoxe, certes, mais celle-ci est fermée pour cause de pandémie.

Comme partout, des enfants.

Nous quittons la piste pour suivre une petite route. Rapidement elle est coupée. Je comprends vite que c’est l’ancien tracé qui a été abandonnée au profit d’une belle nationale toute neuve. Parfois, comme ici, des tas de terre nous alerte …

Parfois, il n’y a rien et mieux vaut être vigilent.

Il nous faudra alors récupérer la nouvelle route en descendant ces quelques marches. Rien de bien méchant en soi.

Nous n’aurons pas d’autres choix que de la suivre quelque temps. Nous alternerons alors entre anciennes et nouvelles portions. Quelques petites villes font leur apparition.

Un motard sans casque, contrairement à ceux d’Istanbul.

Ici le sidecar bricolé maison est roi, utilitaire ultra léger, très polyvalent et peu couteux.

Nous quittons de nouveau le goudrons pour nous enfoncer plus avant dans la campagne environnante.

Les contrôles se multiplient. Les accès secondaires à certains gros villages sont bloqués par des tas de terre, nous obligeant à passer par l’axe principal et ses check-points.

La chaleur est toujours omniprésente et ne cesse d’augmenter. Le thermomètre de ma GS vient de franchir la barre des 45 degrés. Mon smartphone faisant tourner Osmand n’a jamais eu aussi chaud. L’iPhone d’Arnaud, quant à lui, a abdiquer depuis longtemps. Je n’ai qu’une crainte, que mon téléphone se mette en sécurité et que nous nous retrouvions sans GPS au milieu de nulle part.

Car c’est bien là que nous sommes, au milieu de nulle part.

Mais non, il tient le coup. Au plus fort de la journée, la charge automatique s’est désactivée, mais sa grosse batterie a parfaitement joué son rôle, permettant de tenir jusqu’à ce que des températures plus clémentes permettent à nouveau de le charger.

Nous multiplions les arrêts pour nous réhydrater mais nous avançons, inexorablement. Ce n’est pas la première fois que je roule par des températures extrêmes, comme durant la traversée du Sahara et du Wadi Rum. Boire énormément, humidifier ses vêtements et rouler pour avoir suffisamment d’air afin de générer l’évaporation de la transpiration à l’origine de la climatisation salvatrice, voilà la recette. 

C’est dans ces conditions difficile que le matériel prend toute son importance. Et là, à cet instant, j’apprécie tout particulièrement mon nouveau casque, qui, même visière fermée reste suffisamment respirant et ventilé pour permettre à l’air de circuler tout autour de ma tête et ainsi la maintenir au frais, enfin, frais, tout est relatif.

Finalement, c’est quand nous nous arrêtons que nous avons le plus chaud. Aussi nous roulons, toujours et encore. La protection de la bulle de la moto devient rapidement un handicap et je me mets régulièrement debout sur les repose-pieds.

Transpiration démesurée et poussière de la piste, le cocktail est détonnant. Nous ne ressemblons plus à rien et je n’ose imaginer l’odeur.

A plusieurs reprise ma moto hoquète. Une fois ou deux, le moteur se coupe. Un coup de démarreur et cela repart, heureusement ! Certainement les effets du vapor-lock.

Tout d’un coup Arnaud s’arrête. Il descend et tourne autour de sa moto. Verdict, son moteur chauffe tellement que l’essence de son réservoir additionnel Rade Garage, juste au-dessus, est en train de bouillir et que, sous la pression, elle gicle par le trop plein. Nous dégazons alors les deux réservoirs de la 701 pour pouvoir transférer une partie de l’essence de l’avant vers l’arrière. La pression dans le réservoir d’origine est telle, qu’à l’ouverture, l’essence jaillit telle un mini geyser. Serait-ce un problème lié au canister des motos modernes empêchant le rejet à l’air libre des vapeurs de carburants ?

Quand je vous dit qu’il fait très chaud …

Le problème étant réglé, nous reprenons la piste. Enfin, pas très longtemps. Devant nous se profile un poste militaire bien trop grand à mon goût pour être là, perdu dans cet endroit désertique loin de toute civilisation. Nous allons être l’attraction du jour à coup sûr. En espérant que cela en reste là.

Je prends alors les devant en coupant mon moteur, me laissant aller à la barrière en roue libre. A peine arrêté qu’un attroupement de jeunes soldats, la vingtaine tout au plus, vient nous entourer.

Les salutations d’usage évacuées, l’un d’entre eux parlant quelques mots d’anglais lance la conversation, enfin, les questions classiques. De quelle nationalité nous sommes, d’où nous venons, où nous allons, combien coûtent les motos, rien de très original en soi.

Je n’ai quitté ni casque ni veste, uniquement mes gants, et il commence à faire sérieusement chaud. Je ne voudrais pas les inciter à nous garder trop longtemps en prenant trop mes aises.

Et d’un coup, remu ménage dans les rangs, un gradé approche. Je ne connais rien aux insignes militaires, mais il est plus âgé, porte un fusil d’assaut plus moderne et tous se poussent quand il arrive. D’où ma déduction.

Re salutation.

Immédiatement il nous offre le traditionnel thé. Ce n’est pas ce dont je rêve dans l’immédiat, mais je n’ai nullement l’envie de le contrarier et, surtout, c’est un geste convivial d’hospitalité difficile à refuser. Je descends alors de la moto en tombant casque et veste. Arnaud en fait de même.

Il ne parle pas anglais, le jeune traducteur semble proposer son aide mais d’un revers de la main il le renvoie. Le thé arrive, brulant, comme il se doit.

Le gradé sort alors son téléphone, dit quelque chose et nous tend l’écran pour que nous puissions lire la traduction.

« Je vous conseille fortement de me dire réellement ce que vous faite ici ».

Ambiance.

Le thé offert serait-il le dernier repas du condamné ?

Arnaud me demande s’il ne serait pas temps d’appeler notre ami Turc Akan ? Je ne pense pas non, introduire une personne supplémentaire à ce stade me semble contreproductif et ne ferait qu’envenimer la situation qui me semble tout à fait banale et normale pour l’instant.

En fait, quelque chose me taraude. Je ne perçois aucune tension, et le ton très dur de la phrase lue est en totale contradiction avec ce que je ressens. A plusieurs reprise de ma vie de baroudeur, j’ai déjà été confronté à des contrôles militaires tendus, j’ai même plusieurs fois eu peur à des frontières, mais là, paradoxalement, rien de tout cela. Aurais-je raté quelque chose ?

Je bois tranquillement mon thé, histoire de gagner un peu de temps tout en faisant travailler mes méninges à la vitesse de l’éclair pour trouver une stratégie.

La vérité. Finalement nous ne faisons rien d’illégal, alors jouons franc jeux.

Je sors mon téléphone et lui explique alors que nous sommes des touristes. Il reprend son téléphone, re traduction et là, je lis : « non, pas touriste. Dite réellement ce que vous faite ici ».

J’insiste, nous sommes bien des touristes, mais sans convaincre personne. Je vois la situation se bloquer, et pas forcément à notre avantage. Je lui demande s’il passe beaucoup de touristes ici. Je sais, parfois je ferais mieux de réfléchir avant de parler tellement cette question est incongrue vue la situation ! Réponse : « non pas touristes ».

Et c’est là que je comprends.

Comment puis-je être crédible ? Si je demandais à n’importe qui de me décrire un touriste, qui penserait à dépeindre un individu équipé façon cosmonaute, crade et puant, se déplaçant en moto, enfin, plus exactement sur un tas de boue et de poussière et, qui plus est, se trouvant loin de toutes les activités touristiques du pays ? Qui, je vous le demande ?

Bien sûr, je me suis fourvoyé. Nous ne sommes pas des touristes, mais des voyageurs. Je change donc de stratégie. Je prends mon téléphone, affiche sur Osmand les traces de notre périple et lui montre d’où nous venons et où nous pensons aller.

Je pense avoir gagné la partie, quand, re brouhaha, un autre gradé arrive, encore plus âgé, avec un fusil encore plus impressionnant. Le chef du poste ?

Je n’en sais rien, mais à peine a-t-il dit quelques mots que toute la bleusaille décampe et retourne à son poste.

C’est tout sourire qu’il nous demande simplement nos passeports. Nous nous exécutons, il les prends et repars avec en lançant ce qui ressemble à un ordre. L’autre gradé prend immédiatement son téléphone, nous fait nettoyer nos plaques d’immatriculation illisibles depuis belle lurette, et les prend en photo. Il nous fait alors prendre la pose à côté des motos avant de nous immortaliser.

De longues minutes s’écoulent dans un silence mortifère. Nous nous regardons avec Arnaud sans rien dire. Le supposé chef revient et discute avec son subordonné. Je les observe, essayant de déterminer l’état de la situation, normale, tendue, ou catastrophique. Le supérieur semble s’en apercevoir, se retourne vers moi et me lance un « no problems » qui ne me convainc qu’à moitié. Mais, paradoxalement, la situation me semble tout à fait normale et sous contrôle. Pas besoin de s’alarmer, enfin, à ce stade-là. Malheureusement, tout peut facilement déraper.

Enfin, il revient vers nous en nous tendant les passeports, baragouine un truc incompréhensible, mais je m’en fiche. J’ai récupéré mon précieux document, seule chose importante à l’instant. Il nous fait signe d’y aller. Teşekkür ederim, merci beaucoup en turc, un des quelques mots de bienséance appris comme bonjour et au revoir. Nous nous rééquipons et repartons prestement en faisant des grands signes de remerciement.

Ce genre de situation, inévitable dans certaines régions, est toujours délicate pour moi, notamment la vue d’une arme de guerre. Traumatisme de jeunesse.

Contrôles policiers et militaires sont dans beaucoup d’endroits de simples formalités. N’y étant pas habitués chez nous, cela peut facilement générer du stress. Mais bien souvent, rester courtois, souriant et éluder toute question politique et religieuse suffit. Néanmoins, comme me l’a fait remarquer Arnaud, il reste le fait que nous sommes toujours à la merci d’une décision arbitraire d’un fonctionnaire et que cela peut vite dégénérer.

De nouveau sur ma moto, je repense à cette traduction à l’origine des tensions. C’est, de mon humble avis, la limite de tous ces traducteurs automatiques qui se focalisent sur un sens plus ou moins littéral mais nullement sur la forme. Or, une même idée, suivant sa formulation et son intonation peut produire des effets très différents. Cette fameuse phrase, « Je vous conseille fortement de me dire réellement ce que vous faite ici », nous y avons eu droit de nouveau presque à l’identique plusieurs fois, ce qui me conforte dans cette idée. Toujours se méfier de ces traductions automatisées. D’ailleurs, plus tard dans notre voyage, cela se vérifiera, mais sur un sujet beaucoup plus léger pour le coup …

Et nous arrivons dans un nouveau village où la vie s’écoule paisiblement.

Nous attaquons alors une route piste, sorte d’être hybride alternant entre goudron en état, reste de route entièrement défoncée et piste plus ou moins praticable. Le niveau technique d’off road augmente progressivement, ornières, ravines, petits pierriers et autre. Du coup, arrivé sur une portion de route, l’envie est grande de se faire plaisir en mettant un peu de gaz, surtout quand une enfilade de virages s’offre à nous.

Mais attention, tous les asphaltes ne se valent pas. Si chez nous l’adhérence est relativement constante, ici, comme dans beaucoup d’autres pays, elle est très variable. La simple vue d’un morceau de bitume ne doit jamais être pris pour argent comptant comme une invitation à prendre de l’angle sans retenue, sauf à vouloir assumer les conséquences de risques inconsidérés.

Rester prudent permet de continuer à rouler sereinement et de profiter des paysages.

Cela fait plusieurs stations croisées sans essence, et la question du ravitaillement va commencer à se poser pour la 701. Nous décidons alors de retrouver la route principale où Osmand m’indique plusieurs stations. Nous devrions bien y trouver du sans plomb.

Nous arrivons à une ville, un fortin abandonné en gardant l’entrée.

L’air y est difficilement respirable. La cause ? Une immense mine de charbon à ciel ouvert. Dans les villes, nombres d’habitations l’utilisent encore comme source de chauffage. Il est livré par sac sur les pas de porte, et évidement, ce sont encore les femmes qui se chargent de le rentrer. Quant aux campagnes, ils utilisent le plus souvent des plaques de tourbes comme combustible.

Nous trouvons enfin de l’essence, en profitons pour faire le plein d’eau et reprenons la piste. La journée touche à sa fin et il nous faut trouver un hébergement. Comme à mon habitude, j’utilise Osmand et la vue satellite pour trouver un bivouac. Trouvé. C’est parti et une fois sur place, et bien rien, si, en fait, une esplanade transformée en décharge.

Impossible de gagner à tous les coups.

Sur Osmand, je remarque alors que la petite ville de Pévari n’est pas loin. Nous décidons d’y tenter notre chance. Arrivé sur place, nous nous renseignons. C’est notre jour de chance, il y a un hôtel, et la promesse d’une douche qui, vu notre journée, sera plus que la bienvenue ! Un groupe de jeunes nous guide jusqu’à l’établissement où nous sommes accueilli par le patron en personne.

Il tient absolument à ce que nous garions les motos sous sa caméra de vidéosurveillance. Il y a juste deux marches à grimper, mais pour une douche, aujourd’hui, je suis prêt à tout. Enfin, attention quand même, il y a tout  un groupe de spectateur et il serait de mauvais goût d’assurer le spectacle en couchant la moto juste là.

Les formalités expédiées, nous réceptionnons la chambre. Il y a certaines fois où sentir l’eau de la douche glisser sur ma peau est plus jouissif que d’autres. Aujourd’hui en est un.

Problème, il n’y a pas de balcon pour y stocker bottes, chaussettes et tout notre barda. Rien n’est parfait en ce bas monde, il faudra faire avec … les odeurs.

Une fois figure humaine retrouvée, nous allons dîner. En Turquie, le dernier étage des hôtels est souvent occupé par un restaurant panoramique. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

Nous prenons l’apéritif au son de l’appel à la prière. A ce sujet, soit je m’y suis définitivement habitué, soit je le trouve moins présent et moins intrusif que lors de mes précédents voyages.

Le patron de l’hôtel vient nous rejoindre et nous demande s’il peut s’installer à notre table pour discuter.

Nous l’invitons à prendre place et, immédiatement, il appelle le serveur pour qu’il prenne nos commandes. C’est un homme étonnant, un business man local, chemise blanche, pantalon de costume, classe pour l’endroit, mais plutôt démodé suivant les standards européens.

S’ensuit une soirée mémorable qui commence par une discussion via traducteur interposé. Au début, juste les banalités courantes, puis, petit à petit, des sujets plus personnels sur la vie ici. Il parle en turc à son téléphone puis nous montre la traduction. A un moment, il modifie sa façon de faire. Il tape le texte et ne le dicte plus. Il aborde alors des sujets plus sensibles, comme la politique et la condition des kurdes en Turquie. La tournure de la soirée devient délicate. Lui-même prend ses précautions dans son propre hôtel. Comment savoir réellement à qui nous avons à faire ? Difficile exercice d’équilibriste, rester évasif sur nos réponses tout en continuant la conversation pour en apprendre plus sur la réalité, enfin, celle qu’il veut bien nous présenter.

Le dessert englouti, il nous propose de nous faire visiter sa ville. Nous acceptons et nous voilà parti. Je ne suis pas naïf, je comprends vite la manœuvre. Il s’arrête régulièrement serrer des mains tout en nous désignant. Nous sommes certainement une sorte de faire valoir qu’il exhibe à ses connaissances. J’ai déjà connu cela en Afrique où j’étais invité sous le seul prétexte que j’étais blanc.

Mais peu importe, je suis très étonné par ce que je vois. En arrivant par une piste plutôt défoncée, j’aurais juré que cette ville n’était qu’un trou perdu, mais le centre est stupéfiant par son côté moderne tellement inattendu.

Il y a même un lieu de perdition d’où s’échappe de la musique.

Et comme souvent, des tables pour boire le thé tout en jouant, où les femmes, évidemment, brillent par leur absence.

Sur le retour, nous apprenons qu’il possède aussi une boutique d’alimentation. il nous propose d’y passer si nous avons besoin de quelque chose. Nous acquiesçons. Nous ferions bien le plein de pâtes, de sauce tomate et de biscuit pour le petit déjeuner. Une fois sur le pas de porte, le rideau de fer baissé, il appelle quelqu’un qui immédiatement vient ouvrir. Nous faisons nos courses et rentrons à l’hôtel pour une nuit de repos bien méritée.

Nous entrons dans la chambre et somme assailli par une remonté d’odeur … à la limite du supportable malgré la fenêtre ouverte. Un mauvais moment à passer, dans quelques instants nous n’y penserons plus.

Pour le petit déjeuner, nous nous retrouvons au dernier étage de l’hôtel, poste d’observation idéal pour découvrir la ville au petit matin.

Avec des toits terrasses couverts.

Ou non.

Le tout sous l’œil protecteur de l’armée.

Comme toujours, les femmes s’activent sans relâche.

Nous ne nous attardons pas plus longtemps, nous avons encore beaucoup de route à faire aujourd’hui.

Et toujours une succession de villages où nous devenons témoins privilégiés de la vie locale.

Entre modernité du téléphone portable et moyen de locomotion millénaire.

La laine des moutons, c’est nous qui la tondons, chantait une comptine que mes enfants écoutaient en boucle dans leur plus jeune âge.

Toujours être vigilant, nous ne sommes jamais à l’abris de voir débouler un bolide.

Les villages se succèdent mais ne se ressemblent pas tous. Si hier je me serais facilement projeté en Syrie, aujourd’hui je trouve aux paysages un petit goût d’Irak.

Et nous commençons à remonter vers le nord.

Pour arriver à Van, citée balnéaire des bords du lac de même nom. Il est temps de couper la caméra.

Après le traditionnel contrôle, nous quittons rapidement l’axe principal sans intérêt pour prendre les rues adjacente. C’est toujours l’occasion d’y sentir la vie locale. Ici les femmes portent leurs smartphones, l’homme, le bébé.

Quelques embouteillages, sinon nous ne serions pas en Turquie.

Et nous reprenons la route vers la frontière Géorgienne, notre prochain objectif.

Ici aussi j’aurais aimé prendre l’ancienne route, mais c’est très difficile. Il y a des travaux partout pour la transformer en une immense quatre voies qui remonte vers la mer noire.

Nous zigzaguons donc entre vieille et nouvelle route. Parfois nous tentons une piste, mais rapidement nous finissons dans un cul de sac. Les villages alentours sont juste reliés à cette route qui sert d’épine dorsale aux transports de la région.

Mais contre mauvaise fortune, bon cœur : les paysages y sont magiques.

Et comme toujours, la prudence est de mise. Nous somme sur une quatre voies, quand soudain, un berger décide de faire traverser son troupeau de moutons.

Enfin nous quittons la nationale pour piquer plus à l’Est.

Ici comme presque partout en Turquie, aucunes clôtures, d’où la nécessité des bergers.

Nous reprenons rapidement la piste. A l’entrée d’un village les jeunes s’entrainent dur. La relève du Galatasaray ?

Un village de plus quand tout d’un coup, je ne vois plus Arnaud dans mes rétroviseurs. Je décide de faire demi-tour. Tout absorbé par ma manœuvre, je vois sur le mur d’en face une inscription à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Mainte fois durant mes voyages, j’ai constaté que peu importe où nous sommes, les religions et les traditions, les aspirations des hommes sont les mêmes. J’espère que M et S auront pu vivre leur idylle jusqu’au bout.

Je retourne sur mes pas.

Et retrouve mon ami en grande conversation.

Il a été alpagué par un ancien qui essaie de lui expliquer par où passer. Alors, Arnaud, c’est à droite ou à gauche ?

Rapidement les motos se retrouvent au centre d’un petit attroupement.

Et toi, petit, à quoi rêves tu ? Parcourir le monde ? Je ne peux que te le souhaiter.

Il est vrai qu’aujourd’hui, avec nos GPS ultra sophistiqués, nous ne sommes plus obligé de demander notre route. Je me rappelle l’époque où je voyageais avec une seule carte au millionième et une boussole, je ne savais jamais réellement où j’étais. Je m’arrêtais quasiment à chaque village pour savoir où passer. Ce fut toujours des moments très conviviaux et sources parfois de rencontres inoubliables.

Aujourd’hui, je l’avoue, j’ai plutôt le nez sur mon GPS et suis concentré sur la direction à suivre.

Balik Golu, nous sommes sur la bonne route.

La mécanisation de l’agriculture est encore très primitive. Les champs sont souvent fauchés à la main ou avec une improbable faucheuse montée sur une sorte de motoculteur a trois roues.

Foin et paille sont chargés à la fourche sur des camions.

Machines tractées par des chevaux, botteleuses et tracteurs, les moissons sont rudes.

La journée tire à sa fin, nous ne pourrons jamais atteindre la frontière Géorgienne ce soir comme initialement prévu. Il nous faut donc improviser un bivouac. Un lac en ligne de mire, l’endroit idéal.

Il y a pire endroit pour prendre son petit déjeuner, non ?

Une nuit sans encombre, je sirote mon café tout en laissant mon imagination vagabondée. La température est redevenue normale, une vingtaine de degrés au réveil. Nous serons dans peu de temps en Géorgie et mes souvenirs refont surface. Je suis bien, tout simplement.

Je vois Arnaud revenir un rouleau de papier toilette à la main. Il me dit que ce n’est pas la grande forme mais que tout va bien. Nous plions le campement et reprenons la route, enfin, si vous voulez vous pousser, oui, vous, les moutons, nous aimerions passer !

Et nous attaquons une piste juste … magique, magnifique, inoubliable, de celles qui restent gravées à jamais dans la mémoire, celle qui vous fait oublier tous les déboires du voyage.

Ici les bateaux sont à rames, même pour tirer les filets.

Une station balnéaire ?

Souvent, à l’entrée des villages, légèrement à l’écart, le cimetière.

Et toujours les femmes qui partent au champs.

Ou qui s’occupent des bêtes.

Et surprise, au détour d’un virage, de jeunes adolescentes en pleine séance photo, pose sophistiquée pour les réseaux sociaux.

Pour l’occasion, elles se sont mise sur leur trente et un.

Et toujours des paysages qui me laissent rêveur.

Nous quittons la piste et retrouvons le bitume, cap sur le poste frontière. Je suis aux anges tellement cette matinée de moto est exceptionnelle, et, qui plus est, nous arrivons en Géorgie. Je suis super excité et sans m’en rendre compte j’ai grandement élevé le rythme.

C’est alors qu’Arnaud, contrairement à son habitude, me double en trombe. Il trace fort, très fort. Je me lance à sa poursuite lorsqu’il pile et s’arrête net. Il descend de sa moto, va farfouiller sa sacoche arrière et s’éloigne. Envie pressante. Je le laisse à ses affaires et attends son retour.

Il vient me voir et m’annonce que son transit intestinal ne va pas bien du tout. Il voudrait acheter de l’eau en bouteille et acheter du pain ou quelque chose du genre à manger. OK, je regarde mon GPS, et nous mettons le cap vers le patelin le plus proche. J’en profite par la même occasion pour acheter quelque chose à grignoter.

Nous faisons le point. La frontière est toute proche, c’est un petit poste qui devrait être vite passé. Je calcule différents temps de trajet sur Osmand, nous explorons différentes solutions et la décision est prise : passer la frontière et couper au plus rapide sur Tbilissi pour se poser dans un hôtel. Ensuite nous verrons.

C’est parti. C’est quasiment tout droit, je lui propose de passer devant et de rouler à son rythme et de s’arrêter quand bon lui semble.

Nous approchons de la frontière et tombons sur une file de camions. Il me fait signe de passer devant, je le double et remonte un bon kilomètre de poids lourds. Je vois la douane devant nous, je m’arrête et un officier vient vers moi. J’ôte mon casque et avant même que je puisse dire le moindre mot, je me fait envoyer sur les roses vertement. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit, mais ces gestes et l’intonation de sa voix me suffisent. N’aurais-je pas du remonter la file de camion ? Je vais pour essayer de défendre mon cas qu’il gesticule avec de grands gestes en disant closed, closed. Là, c’est bon, j’ai compris.

Poisse.

Inutile d’essayer de négocier vu la situation. Je me retourne et aperçois alors des chauffeurs poids lourds attablés à l’ombre de leurs camions. Casque au coude, je redémarre et me dirige vers eux. Je descends et m’approche avec ma carte. Ils m’offrent du thé, j’accepte par pure courtoisie et nous commençons à discuter via le traducteur des téléphones, car évidement, leur anglais est au même niveau que mon Turc.

L’analyse de la situation est vite expédiée : la frontière est fermée depuis peu pour les touristes à cause de la pandémie, seulement ouverte pour les camions.

Immédiatement, je passe au plan B. Je sais qu’il y a trois postes frontières entre la Turquie et la Géorgie, nous sommes à celui le plus au sud. Je m’enquiers de la situation des deux autres. Celui plus au nord est également fermé, seul le plus important, près de la mer noire, entre Hopa et Batumi est ouvert aux voitures et motos.

Re poisse.

Je pensais enter en Géorgie par le sud et ressortir justement par Batumi. Je retourne voir Arnaud pour le mettre au courant, et là, la situation empire. La décision est vite prise : aller à l’hôtel le plus proche. Je retourne demander aux chauffeurs routiers et ils m’indiquent la ville de Cheldir. Nous y étions tout à l’heure. Pas grave, demi-tour et gaz. Autant dire que nous n’avons pas trainé faisant fi de toutes les règlementations en vigueur.

Arrivé, je me renseigne et nous trouvons, non sans mal, le dit hôtel, enfin, plutôt un immeuble en travaux.

A peine installés dans une chambre pas tout à fait finie, Arnaud se rue aux toilettes. L’affaire est entendue : tourista. Rien de dramatique en soi, un grand classique des voyages. Je sors de ma pharmacie la poche ad hoc et la pause sur son lit. Seule précaution d’usage, ne pas se déshydrater. Je le laisse s’installer et ressort. Je cherche une boutique d’alimentation et achète un pack de bouteilles d’eau minérale. Une fois de retour dans la chambre, il est déjà alité.

Je prends mes cartes et pars en ville, enfin, ce n’est qu’un carrefour commercial qui semble fonctionner essentiellement avec le trafic frontalier. Je m’installe dans un café et commande un thé. Nous allons certainement perdre un jour ou deux et je regarde comment réaménager notre séjour en Géorgie avec cette nouvelle contrainte de frontières fermées.

Le temps passe et je change d’établissement pour aller dîner. Deux jeunes, à peine la vingtaine, tiennent la boutique. S’en suit une conversation animée, moitié en anglais, moitiés grâce aux téléphones. Je passe là un bon moment et, vu la situation, cela me fait beaucoup de bien.

Alors que je m’y attendais pas du tout, la question fuse : « Que penses-tu d’Emanuel Macron ? »

Ce n’est pas la première fois que l’on nous la pose. Il faut savoir que quelques semaines auparavant, les présidents français et Turc avaient eu une controverse sur le blasphème et la liberté d’expression. Autant dire que Monsieur Macron n’est pas en odeur de sainteté ici. La première fois où l’affaire fut évoquée, c’est Arnaud qui a trouvé la parade : parler de foot. Je trouve ce sport sans intérêt aucun, et donc je n’y connais rien. Mais j’apprends vite. J’avais donc cherché quelques noms de joueurs français. Si un jour quelqu’un m’avait dit que le foot me servirait pour voyager, je lui aurait ri au nez ! Mais là encore, une fois de plus le subterfuge fonctionne.

De retour à l’hôtel, l’odeur ne présage rien de bon. Arnaud est éveillé et s’en excuse. T’inquiète mon gars, depuis trente ans que l’on se connait, nous sommes au-dessus de cela. Et rappelle-toi, étudiant, je t’avais déjà emmené aux Urgences en bien plus mauvais état et cela ne t’avais pas empêché de draguer la petite interne, alors, ne t’inquiète pas, cela va aller et il n’y pas de malaise entre nous.

Par contre, il est en nage et a de la fièvre. Je lui donne du Doliprane et de l’Advil et me couche.

Je suis là, dans le noir à envisager la situation. Nous venons de nous faire refouler à la frontière et sommes coincés dans un hôtel miteux pour routiers de passage avec mon amis loin d’être au meilleur de sa forme. J’ai connu des jours meilleurs.

La tourista ne m’inquiète pas contrairement à la fièvre. Cela peut être bénin, ou signe annonciateur de quelque chose de bien plus grave. La santé en voyage est primordiale même si souvent passée sous silence. Quand nous voyagions en Afrique, mon copain Eric était un grand habitué des crises de paludisme. L’autre Eric, surnommé Digba, lui a tout eu, des amibes à la bilharziose. Quant à moi, j’ai toujours eu de la chance, ma flore intestinale étant des plus robuste, je digère à peu près tout.

Rien ne sert de paniquer sans raison, mais rien n’empêche d’être prévoyant. J’allume mon téléphone et me renseigne sur le système de santé en Turquie. Je regarde aussi où sont les hôpitaux et aéroports les plus proches et rentre leur coordonnées dans Osmand.

Maintenant il n’y a plus rien à faire, seulement dormir.

Demain est un autre jour.

A suivre.

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