De Byzance à Istanbul

La journée débute comme il se doit par un copieux petit déjeuner au buffet de l’hôtel. En effet, au programme du jour est prévu la visite express de la cité millénaire. Autant dire que cela va être sportif puisque nous avons décidé de le faire à pieds, ce qui, pour nous, est le choix idéal pour ressentir l’ambiance d’une ville.

Plan touristique en poche, bottes de motos troquées pour de confortables baskets, il est plus que temps de nous plonger dans la trépidante vie Stanbouliote.

Notre hôtel est situé dans la partie nord contrairement à la cité historique, qui, elle, est au sud. Nous traverserons donc par le pont Galata, localisé peu ou prou à l’endroit de l’antique tour du même nom où était tendu l’énorme chaine barrant le passage à la Corne d’Or, le port naturel de la ville.

Byzance, Constantinople, Istanbul, trois noms représentant trois époques historiquement mouvementées et aussi riches les unes que les autres. Aussi, il serait illusoire de s’imaginer tout voir en une journée.

Loin de nous cette idée-là.

Non, je souhaiterais simplement arriver à capter une infime fraction de l’âme de cette cité. Pour se faire, quoi de mieux que de s’immerger dans deux lieux des plus emblématiques : Ayasofya et le Grand Bazar.

A peine dans la rue, le contraste avec notre virée nocturne de la veille est saisissant. Ce n’est plus l’ambiance qui me saute aux yeux, mais l’architecture, celle d’une capitale européenne, moderne et à vocation touristique.

Les principales artères commerçantes sont piétonnes, enfin presque. Gare à l’antique tramway qui réclame le passage en faisant tinter sa sonnette !

Peu importe l’heure du jour ou de la nuit, ces rue semblent en permanence grouiller de monde.

Oui, nous sommes bien en terre musulmane. Cette mosquée, brillant de mille feux la nuit précédente, m’apparait, à la lumière du jour, bien terne et somme toute très banale, sans réel charme.

La ville étant le carrefour entre l’Occident et l’Orient, il ne pouvait en être autrement des religions, bien obligées de coexister en plus ou moins bonne intelligence.

Comme dans toutes les grandes métropoles européennes, les rues sont animés par des artistes aussi méconnus que leur talent.

Et parcourues par des livreurs en scooteur à la conduite … souvent aléatoire.

Ces premiers pas me laissent un goût étrange. Ma mémoire, loin d’être infaillible, m’avait laissé un souvenir moins européen, plus hétéroclite. Est-ce bien réel ou imaginaire ? C’était il y a une trentaine d’année, alors forcément, beaucoup de choses ont du changer.

Seuls quelques éléments du passé semblent avoir survécu, comme ces vendeurs ambulants proposant maïs et marrons grillés. Ce sont de véritables artistes ! Comment font-ils pour obtenir des châtaignes grillées à point et partiellement pelée avec autant de précision ? L’hiver venu, j’en fait régulièrement à la cheminée, et le résultat est loin d’être aussi probant !

Au fur et à mesure que nous descendons vers le Bosphore, l’architecture perd petit à petit ses traits les plus modernes.

Il ne faut pas hésiter à prendre les ruelles perpendiculaires qui offrent des recoins plus chaleureux.

Où la vie s’écoule, paisiblement.

Les plus gourmands pourront se rassasier dans les nombreuses boutiques emplies de confiseries orientales.

Et au fur et à mesure que nous approchons de la Corne d’Or, le caractère occidental semble se diluer progressivement.

Enfin, le pont Galata, lieu incontournable des amateurs de pèche.

Semble aussi être un haut lieu de la gastronomie locale.

Seul le centre du pont permet le passage des nombreux bateaux navigant sur le Bosphore.

Une fois sur la rive sud, l’architecture nous plonge rapidement dans le riche passé de la cité. Je retrouve enfin les sensations d’autre fois, de cette ville cosmopolite, oscillant sans cesse entre cultures occidentales et orientales.

Là encore, je m’étonne. Je n’avais pas souvenir de femmes toutes de noir vêtues, contrairement à la Jordanie où elles étaient la norme.

Mais ici, elles restent minoritaires, chacun interprétant à sa façon les préceptes religieux et culturels.

Il y a tellement de façon différentes de porter le voile !

Entre tradition et modernité, les femmes savent toujours rester coquettes et sensuelles.

Mais le multi culturalisme est ici la règle. La mode occidentale n’est pas en reste, notamment à travers les basket blanches, qui, voile ou non, semblent être la règle.

Les décolletés sont évidemment de saisons.

Et au final, les choix vestimentaires sont aussi variés que chez nous.

Alors, voilée ou non, peu importe tant que l’on est copine.

Mais tout cela n’est au final qu’une mise en scène de soi.

Que l’on va immortaliser par une photo.

Le culte du selfie, qui finira posté sur un réseau social, est aujourd’hui universel, bien au-delà de toutes les croyances.

Je déambule tel un automate, perdu que je suis dans mes pensées. Souvent j’entends parler de l’Islam comme d’une seule et même entité, le plus souvent floue, sans que l’on sache réellement ce qu’elle recouvre. J’ai voyagés dans un certain nombre de pays musulmans, d’Afrique de l’ouest, du Maghreb et du moyen orient. S’il y a bien une seule religion, elle n’existe qu’à travers les personnes qui la vivent et dont l’identité, éminemment complexe, est un mix délicat entre, à minima, coutumes, traditions, religions et culture. Si bien qu’il n’y a rien de commun entre un malien et un jordanien, excepté qu’ils vont tous deux à la mosquée et récitent les mêmes prières.

Vouloir identifier et cataloguer tous ces gens si différents seulement par leur religion me semble aberrant.

C’est ce que retrouve condensé ici, où chacun adapte les contraintes religieuses, sociétales et culturelles à sa façon, en fonction de sa personnalité.

Mais pour l’heure, c’est l’odeur du kebab qui me sort de ma rêverie. il est encore tôt, nous attendrons pour déjeuner.

Nous passons près du palais de Topkapi, ancienne résidence des sultans de Constantinople et haut lieu touristique.

Pour enfin arriver sur la place Sultanahmet, immense esplanade reliant la mosquée bleue à Ayasofya.

Je suis littéralement stupéfait par la foule. Tous les bancs sont occupés si bien que nombre de gens sont assis par terre.

Les espaces verts sont eux aussi bondés.

Et il faut carrément s’éloigner pour trouver un bout de verdure libre, enfin, si vous êtes prêt à bronzer.

Là aussi, l’ambiance est particulière, entre prière et scène de vie familiale, pique-nique et sieste digestive.

Je n’avais jamais vu cela auparavant. Je me renseigne et, au final, tout s’explique. C’est l’Aïd, une importante fête religieuse, une sorte de Paques juive ou chrétienne. Les Turcs ont à cette occasion quatre jours fériés et, de plus, nous sommes vendredi, jour de la prière. Le mystère élucidé, j’apprends qu’il faudra attendre 14h30, la fin de l’office, pour visiter Ayasofya et que, par conséquent, le grand bazar est fermé.

Dommage pour le grand bazar, mais peu importe, c’est une chance inouïe de pouvoir assister à cette fête.

Nous partons en quête de sandwiches pour nous restaurer, trouvons dans la foulée un coin ombragé pour les avaler et nous reposer un peu.

L’heure avançant, nous nous mettons en marche et elle apparait, là, toujours aussi majestueuse.

Hagya Sophia, Sagesse de Dieu, Ayasofya ou Sainte Sophie, peu importe son nom, elle est impressionnante, ne ressemblant à rien de connu, enfin, de ce que je connais.

Mais c’est sous cet angle là qu’elle prend tout son sens, résultat d’une histoire incroyable. En effet, construite en un temps record par les Byzantins, moins de six années pour réussir une prouesse architecturale : construire le plus grand dôme de l’époque après le colysée de Rome. Suite à des tremblements de terre, il s’effondrera et sera aussitôt reconstruit. Chaque nouveau maître de la cité va alors y aller de ses travaux de consolidation et d’embellissement. Elle passera du statut de basilique à celui de mosquée, puis de musée pour enfin, tout récemment en 2020, redevenir un lieu de culte. Il en résulte aujourd’hui ce patchwork improbable, pas des plus esthétique, il faut bien l’avouer, mais qui dégage une impression … d’universalité.

La visiter n’est pas chose simple tellement la foule est nombreuse en ce jour particulier.

Nous nous mêlons à la foule. La progression est lente. Je suis littéralement impressionné, subjugué. Je l’avais déjà visité à l’époque, mais jamais dans ces conditions si particulières. Je réalise alors que nous semblons être les seuls étrangers. En cette année de pandémie internationale, nombre de gens sont resté en vacances dans leur pays d’origine. En tout et pour tout, durant tout notre périple, nous n’aurons croisé comme étranger, qu’une seule moto et deux 4×4. Autrement dit, tous ces gens doivent être dans l’immense majorité Turcs. Peu sont là pour prier, la majorité s’donnant au tourisme, appareil photo en main.

Enfin, nous arrivons dans l’enceinte. Comme dans toutes les mosquées que j’ai visité, il y règne une apaisante quiétude qu’une foule aussi nombreuse n’arrive pas à dissiper. Et pourtant, la file d’attente est immense et semble remonter jusqu’à la mosquée bleue.

La progression est lente mais se fait calmement, même si, à l’approche de l’entrée, la pression augmente légèrement, mais toujours dans le calme et sans bousculade.

Enfin, nous accédons au couloir d’entrée, qui, immédiatement, impressionne par ses dimensions. A ce moment-là, rien ne laisse présager que nous arrivons dans un lieu de culte, tellement le plan de ce bâtiment est hors norme, aussi bien pour une basilique que pour une mosquée.

La dernière fois que je l’avais visitée, c’était un simple musée. Aujourd’hui, redevenue une mosquée, il faut se déchausser. D’immenses étagères sont disposées de part et d’autre pour y laisser ses chaussures.

C’est seulement une fois à l’intérieur que l’on réalise le gigantisme des lieux et, surtout, l’incroyable prouesse de l’avoir construit si rapidement avec, pour seule technologie, les outils de l’antiquité. La foule, compacte à l’entrée, se dilue sans problème.

Je me déplace au hasard, le nez en l’air, les pieds foulant les moelleux tapis encore neufs.

A chaque fois que je suis ici, je ressens la même sensation, c’elle d’être dans un lieu universel, sorte de temple hybride, ni vraiment église, ni vraiment mosquée.

Des basiliques, elle a emprunté les nefs des murs centraux, des mosquées, les coupoles, celle du centre, complète, et les deux demi aux extrémités. Des médaillons comportant des versets du coran jouxte des fresques représentant des anges de l’ère chrétienne. Nouveauté, tout au fond, des rideaux blancs viennent cacher certaines peintures lors des offices religieux.

Quant à eu lieu la polémique concernant le changement de statut d’Ayasofya, vu de mon canapé, je soutenais l’idée de la préserver de toute influence idéologique, et donc, la maintenir à l’état de musée.

Mais aujourd’hui, alors que je suis là, jour de l’Aïd au milieux de milliers de Turcs, je réalise que ce qui fait le caractère exceptionnel et universel d’Ayasofya ou Sainte Sophie, peu importe comment on la nome, c’est qu’elle est le témoin toujours vivant de siècles d’histoire. Elle a survécu à la passion et à la folie destructrice des hommes et a constamment muté au gré des bouleversements politiques et religieux auxquels elle a été confronté. La réduire à un simple musée serait signer son arrêt de mort, la maintenir dans un état végétatif, celui du vingt et unième siècle, et, par la même occasion, lui ôter toute possibilité de continuer à intégrer tous les futurs bouleversements historiques et culturels qui ne manqueront pas de survenir dans la région.

Si je devais faire un vœux, ce serait de la voir éternelle, une sorte d’encyclopédie architecturale où Occident et Orient pourrait se reconnaitre.

Ayasofya est certes universelle, mais actuellement, indissociable de l’histoire turque. Quelle continue à vivre ce pourquoi elle a été construite, c’est-à-dire, être un lieu de culte. Aujourd’hui mosquée, demain, qui sait ?

Et quand je vois l’attachement des Turcs pour cet édifice, je me dit que ce sont certainement aujourd’hui ses plus grands défenseurs.

Je pourrais rester là des heures à méditer, mais nous décidons de continuer notre escapade.

Nous avançons vers le quartier marchand du grand bazar, même si je le sais fermé.

Tient, des peaux de moutons. Serait-ce une idée pour améliorer le confort de la 701 ?

Ici, il est possible de trouver de tout, et, si certaines femmes dans la rue sont voilées, d’autre dans les vitrines n’hésitent pas à s’exhiber en maillot de bain ou en culotte.

Mais, comme dans beaucoup d’endroit du globe, ce que l’on trouve majoritairement, ce sont des copies d’articles de grandes marques de luxe, dont bon nombre sont françaises. Je suis toujours très étonné de rencontrer, au fin fond de la brousse africaine ou dans un village reculé du Caucase, des gamins arborant fièrement leur tee-shirt Nike ou Coca Colas. Quoi que l’on en pense, notre mode de vie occidental s’est immiscé dans les moindre recoins de la planète et a profondément impacté nombre de sociétés ancestrales.

Malheureusement, le grand bazar est effectivement fermé.

L’après-midi touche à sa fin, et il est temps de remonter vers l’hôtel. Ici comme ailleurs, des couples marchent main dans la main. Mais que l’on ne s’y trompe pas, si Istanbul semble jouir d’une certaine liberté, celle-ci s’amenuise au fur et à mesure que l’on arrive dans les campagnes plus à l’est. La Turquie reste un grand pays tout en contraste. Une fois et demi la France, quatre-vingt million d’habitants, dont vingt millions dans la mégapole d’Istanbul, la plus européenne et riche des villes du pays. Cette liberté des mœurs est réelle, mais encore bien fragile, comme le soulignent les tentions récurrentes concernant l’organisation d’une Gay Pride à Istanbul.

Pour retraverser la Corne d’Or, nous décidons de prendre le pont Unkapani, bien encombré par la circulation.

Si la ville affiche sans vergogne une opulence toute occidentale, la pauvreté y fait des apparitions sporadiques.

Et pour se sortir des embouteillages, quoi de plus pratique qu’une moto ? En Turquie, il y a deux types de motards : avec et sans casques.

La première catégorie chevauche des machines européennes ou japonaises dernier cri et sont tous équipés, enfin, beaucoup moins concernant les passagères. Il est aisé d’en imaginer un usage proche du notre, essentiellement de loisir. A plusieurs reprises sur la route, nous croiserons des maxi trails, GS et Africa Twin en tête, équipés de caisses aluminium et de tout l’équipement du parfait baroudeur.

La seconde, elle, roule sur des petites cylindrées de marque inconnue, souvent affublées d’un sidecar qu’ils utilisent comme simple moyen de transport, moins onéreux qu’une voiture.

Une fois le Bosphore traversé, nous rentrerons par les petites rues désertées en ce jour férié. Loin des grandes artères commerciales, l’ambiance y est tout autre.

Encore une journée riche en émotions et sensations, certes, mais au prix d’une épuisante journée de marche. Une douche et un peu de repos à l’hôtel nous permettrons de recouvrer suffisant d’énergie pour retourner passer la soirée en ville, boire une bière et s’attabler à un restaurant où je ferais goûter à Arnaud le traditionnel Raki.

Nous en profitons pour faire le bilan de la journée, mais la conversation prend rapidement une toute autre tournure. Je n’oublie pas les tensions passées sur le choix de la destination finale. Maintenant que nous sommes à Istanbul, à une encablure du continent asiatique, il n’est plus possible de remettre la discussion sine die. 

Nous devons prendre une décision concernant la suite de notre périple : continuer vers le Kurdistan ou rentrer en musardant par les Balkans ?

A suivre …

2 réflexions sur “De Byzance à Istanbul

  1. Oui David, la poésie de ta réflexion sur Sainte Sophie, au-delà de l’agréable lecture de votre visite d’Istanbul, me renvoie aussitôt à mon propre ressenti lorsqu’en 2019, j’ai un tout petit peu revisité cette ville, complètement transformée depuis mon premier passage en 1981 (déjà et toujours lors d’un voyage à moto !). Tu le traduits parfaitement et je navigue sur tes mots comme les barques des pêcheurs sur le Bosphore, avec légèreté. Tu as noté le contraste important entre cette mégalopole et les villes et villages d’Anatolie centrale et de l’est du pays. Reste en commun à ces extrêmes la très grande gentillesse de leurs habitants. C’est pour cela que j’adore ces pays très différents de nos pays occidentaux. Certes pour leurs paysages, mais surtout, essentiellement, pour leurs habitants et les rencontres qui en découlent.
    Merci pour tes textes vrais et sensibles. J’adore.
    Jean

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    1. Merci et c’est vrai, la gentillesse des gens envers les voyageurs est sans limite, enfin, surtout en dehors de l’UE !
      Je raconte mes voyages comme je les vis, comme une aventure humaine avant tout.
      Content que tu t’y retrouves !
      A bientôt 😉

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