L’épreuve du permis de conduire

Me voilà depuis quelques jours à Abidjan. La rentrée des classes est pour bientôt mais j’ai encore un peu de temps devant moi pour m’acclimater.

Acclimatation.
Ce sera le mot du jour. Je souffre beaucoup de cette chaleur humide mais il parait que je vais m’y habituer. Je l’espère bien, car pour le moment j’ai plutôt l’impression d’être une machine à transpirer des litres d’eau en permanence. Même les gestes simples du quotidien sont épuisants. Je me mets à développer un nouvel art de vivre où je minimise chaque effort en attendant patiemment l’heure de la sieste où, joie incommensurable, je peux enfin m’abandonner à la fraicheur du climatiseur.

Chaleur mis à part, tout va pour le mieux. Le collège est au bord de la lagune d’Abidjan et possède un parc où je passe de longues heures en toute quiétude.

Il me faudra pourtant bien sortir de ce cadre idyllique. Je ne suis pas venu en Côte d’Ivoire en cure de repos mais pour y découvrir l’Afrique noire dont je rêve depuis si longtemps. Et pour cela il me faut trouver un 4×4 en état de voyager. Je sais que ce sera loin d’être simple, surtout avec mon budget limité, enfin … très limité. Aussi je voudrais m’y mettre le plus tôt possible pour être prêt dès les prochaines vacances. J’entamais une carrière d’enseignant que j’imaginais déjà rythmée par les vacances entièrement consacrées aux voyages. Mais pour cela il me fallait trouver un destrier bon à tout faire, et ce n’est pas en restant ici à chercher la moindre brise venant de la lagune que j’y parviendrai. 

Je m’armais donc de courage et me voilà parti à la découverte d’Abidjan. Le contraste avec le collège est total. La ville est bruyante, sale et délabrée, enfin, pas entièrement.

Abidjan la contrastée.
La côte d’Ivoire est à cette époque un pays riche de la région et cela se voit. Le plateau, le quartier des affaires du centre-ville est une sorte de Manhattan ivoirien. Il y a aussi les quartiers résidentiels de Cocody et de la Riviera qui exhibent les somptueuses villas des  blancs et du gotha ivoirien. Mais cette apparente opulence ne peut cacher la misère qui règne partout ailleurs.

L’Afrique reste le pays de la débrouille. Ils ont un talent rare, faire beaucoup à partir de rien. Un bout de terre devient un garage à ciel ouvert pour camion où le sol imbibé d’huile ne peut masquer l’odeur de la décharge attenante.

Car oui, le plastique est un fléau. Ils est partout. Il s’entasse dans des décharges à ciel ouvert comme près de la gare routière d’Adjamé où les détritus côtoient les boutiques de petits vendeurs.

Abidjan, ville moderne et développée avec pour symbole de sa fierté nationale, l’autoroute.

Mais à côté de cette modernité s’étalent des quartiers populaires anarchiques et non goudronnés.

Abidjan, ville de contraste où se côtoient plusieurs mondes.

C’est au rythme de mes sorties quotidiennes que je commençais à découvrir la ville. Mais bien plus que l’architecture, c’était une nouvelle culture qui s’offrait à moi. Et quelle culture, aux antipodes de la mienne. Je n’avais jamais quitté l’Europe auparavant. Le plus gros choc culturel que j’avais vécu jusqu’à présent était la découverte des pays de l’ex Europe de l’Est, et, plus particulièrement, la Pologne où j’avais tissé de nombreux liens d’amitié.

C’était déjà énorme pour le jeune étudiant que j’étais, mais à des années-lumière de ce que je découvrais ici. Et ce n’était que le début, j’étais loin d’imaginer tout ce qui m’attendait! Tous mes repères s’évaporaient. J’étais comme un navire à la dérive que le capitaine, ignorant les lois de la navigation, était incapable de diriger. Il me fallait rapidement découvrir et intégrer les nouveaux codes et règles qui régissaient cette société si je voulais pouvoir m’y intégrer et y trouver ma place. Mais surtout, le plus important dans l’immédiat, était d’éviter le piège du jugement hâtif envers des gens dont le système de pensée était différents du mien.

Car déjà une partie du voile se lève sur cette Afrique toujours si insaisissable. Ici ce ne sont pas les balcons qui exhibent le linge comme dans le sud de l’Italie, mais les trottoirs où il est posé pour sécher au plus vite. Mettre du linge propre à sécher par terre, voilà bien une incongruité dans note système de pensée occidentale. Ne pas juger.

L’acclimatation devenait ici culturelle. Beaucoup de choses sont difficiles à comprendre avec nos yeux d’occidentaux. Nous cherchons toujours plus d’efficacité au prix de solutions toujours plus technologiques alors qu’eux favorisent des solutions simples et ancestrales qui ont fait leurs preuves depuis des générations.

Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien. Je ferai mienne la maxime de Socrate. J’avais tout à apprendre de ce peuple et je devais accepter de me tromper pour mieux comprendre et apprendre. Voyager loin de chez soi est aussi une formidable école de vie. Tout autour du globe les hommes cherchent à assouvir des besoins identiques. Ils ont juste suivi des chemins différents pour y arriver, aboutissant à des civilisations très différentes.

Mais revenons à ma quête initiale, la recherche d’un 4×4. Une des premières choses que j’ai bien compris c’est qu’ici il y avait deux types de véhicules. Les voiture africanisées, c’est-à-dire des tacots qui pour la plupart ont fini leur première vie en Europe avant d’être envoyé sur le sol africain. Là ils y sont bricolés de façon improbable et, chose étonnante, ils roulent, enfin, jusqu’à la prochaine panne qui ne saurait tarder. C’est parfait si vous voulez devenir le roi de la bricole ou le Mac Gyver de la mécanique, beaucoup moins pour voyager.

La seconde catégorie est le véhicule des blancs ou des noirs nantis qui eux, sont parfaitement entretenus mais aussi parfaitement hors de prix pour moi. Il faut savoir qu’à cette époque une taxe douanière de 100% étaient en vigueur pour ce segment de produits manufacturiers.

C’était l’impasse. Avec mon budget initial je ne pouvais espérer que m’acheter un véhicule hors d’âge dont je doutais fortement qu’il puisse m’emmener ailleurs que dans les faubourgs d’Abidjan.

J’étais dépité. La dure réalité de la vie venait anéantir mes rêves d’aventure.

Mais je n’étais plus en France.
Et en Afrique, il n’y a pas de problème, que des solutions. C’est très certainement la principale leçon de vie que j’ai apprise ici et qui m’a été tellement utile dans mes voyages, certes, mais aussi dans mon quotidien.

La solution en l’occurrence s’appelait Eric. Coopérant Breton qui venait d’arriver et qui deviendrait plus qu’un compagnon de voyage, un véritable ami. Motard depuis toujours et possesseur d’une magnifique Honda 600 XLLM, lui aussi rêvait de voyages au long cours en Afrique. C’est pour vous dire, sa moto était dans un conteneur sur un cargo qui devait accoster d’ici quelques jours. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ma décision était prise : adieu le 4×4, bonjour la moto!

Ah, oui, il y avait quand même un léger détail à prendre en compte, je n’avais jamais fait de moto et n’avais même pas mon permis!

Enfin, ce n’était pas tout à fait exact. Arnaud, autre amis de toujours, m’avait fait essayer ses deux motos sur un bout de chemin. Une Yamaha 175 it que j’avais trouvé surpuissante et qui m’arrachait les bras à l’accélération, et sa Suzuki 600 Djebel que j’avais trouvé lourde et pataude. Avec ses quelques aller et retours, mon expérience de la moto devait se résumer en tout et pour tout à un bon kilomètre. Mais au moins, j’avais compris comment passer les vitesses!

Me voilà donc parti pour ma deuxième quête. Passer le permis moto. Rapidement j’ai compris qu’ici tout était possible à condition de savoir à qui s’adresser et  de faire un « cadeau » pour service rendu. Car oui, c’est une tradition plus que de la corruption à proprement parler. Vous voulez quelque chose et la personne en face est prête à vous rendre ce service pour vous être agréable. En contrepartie vous vous devez de lui faire un cadeau. C’est vrai que le cadeau c’est rapidement transformé en monnaie sonnante et trébuchante. Alors oui, la différence peut paraitre ténue avec la corruption brutale du gendarme qui va vous arrêter simplement pour vous extorquer de l’argent sous prétexte que vous êtes blanc et donc forcément riche, mais à la base elle est bien là. Je n’ai jamais voulu encourager ce genre de pratiques et je ne m’y résignais qu’en cas de nécessité impérieuse.

Je pars donc dans la foulée m’inscrire dans une auto-école avec pour premier objectif, décrocher le code. Une fois les formalités d’usage effectuées, me voici en possession du guide du code Rousseau comme en France! Trente années d’indépendance, mais dans beaucoup de domaines, le poids de la colonisation se faisait toujours sentir.

Mais peu importe, rien ne peut entamer ma détermination et ma motivation et cela sera d’autant plus facile. Je potasse donc mon code histoire d’attaquer au plus vite les choses sérieuses, la conduite!

Arrive le jours de l’examen.
Je me retrouve dans un couloir avec d’autres candidats entassé dans une atmosphère étouffante où les odeurs acre de transpiration sont une véritable torture pour mon odorat. Je n’ai rien d’autre à faire qu’à prendre mon mal en patience et à observer tout autour de moi. Je suis le seul blanc et donc la curiosité locale. Les ivoiriens présents se sont mis sur leur 31 avec leurs vêtements au tissus hauts en couleurs. Même eux ont du mal à supporter la chaleur et s’éventent comme ils peuvent pour profiter du moindre filet d’air.

Et c’est là que je comprends. Nous sommes dans un bâtiment administratif construit à l’époque coloniale et prévu pour être climatisé. Je vois bien le trou du climatiseur sur le mur extérieur, mais il est bouché par une plaque de bois. C’est très fréquent. Une fois les français partis, beaucoup de matériels ne sont plus entretenus faute de moyens suffisants. Ces bâtiments deviennent alors purement invivables.

Il y a heureusement d’autres solutions ne nécessitant pas de climatiseurs comme les fenêtres à naco. Ce sont des lames de verres orientables qui sont disposées de part et d’autres de la pièce pour permettre une circulation d’air, comme pour les parties communes du collège de la photo ci-dessous. L’atmosphère y est globalement respirable même si effectivement la climatisation est plus efficace. Une fois de plus la technologie montre son efficacité … mais à quel prix.

Enfin mon tour arrive comme une sorte de délivrance. J’entre dans un bureau où se trouve un examinateur. Je suis toujours dégoulinant et il fait toujours aussi chaud. Il me fait assoir, vérifie consciencieusement mon identité avant de prendre une longue baguette avec laquelle il me montre un à un des panneaux du code de la route. Car oui, il y a là un autre vestige de la colonisation, un immense poster de panneaux du code de la route français datant des années soixante. Il y a même le panneau route interdite, barrière de dégel … à 5° de latitude nord, à une encablure de l’équateur. Encore une aberration d’un système post colonial malheureusement toujours très présent.

La séance de question est des plus brève mais peu importe, j’ai brillamment répondu et l’examinateur s’empresse de remplir le justificatif d’obtention de mon code. Il doit lui aussi vouloir en finir au plus vite. Je le remercie courtoisement et quitte rapidement cette fournaise pour aller dans la foulée m’inscrire pour la suite, la pratique.

Et là, nouvelle épreuve. Je demande au responsable de l’auto-école comment se passaient les leçons de conduite quand il commence à tergiverser, m’expliquant que ce n’est pas forcément nécessaire, que pour un blanc comme moi cela ne poserait pas de problème, que cela se passait comme en France … tout cela dans un style très ivoirien, en cherchant à m’embrouiller avec des formules pompeuses mais creuses. Mais justement, si cela doit se passer comme en France, je connais la difficulté technique du plateau, et je n’ai pas le niveau du tout! Il est donc plus que jamais indispensable que je puisse m’entrainer. Il reprend son discours lénifiant pour tout d’un coup, asséner le coup fatal : fait moi confiance, je te garantis que tout se passera bien.

J’abdique. J’ai épuisé tous mes arguments, je me résigne donc. Fait moi confiance, je te garantis que tout se passera bien signifiait que j’allais acheter mon permis, chose à laquelle je m’était refusé au départ. Mais voilà, certaines batailles ne valent pas la peine d’être menées. Je ne voulais m’épuiser dans ce combat. Au final j’allais atteindre mon objectif, j’allais avoir mon permis de conduire moto, et c’était bien cela l’essentiel.

Quelques jours plus tard la secrétaire du collège me prévenait que j’avais reçu un appel téléphonique pour me donner l’heure et l’adresse de mon examen pratique.

Le jour J à l’heure H je me présente au lieux dit. Le responsable de l’auto-école vient me rassurer comme quoi tout allait bien se passer. Il m’explique le fonctionnement du sélecteur de vitesse qui est loin d’être classique. C’était un modèle à bascule. Pour monter les rapports il fallait appuyer avec la pointe des pieds , et pour les descendre, avec le talon. Là, cela ne me rassure pas du tout. Je n’avais jamais utilisé ce système-là. Mais bon, si j’ai acheté mon permis, ce n’est pas très grave. Mon tour arrive, l’examinateur m’explique la procédure et me voici sur la moto, sans casque ni gants comme mes prédécesseurs. Le moteur tourne heureusement car je n’étais pas sûr de savoir la démarrer au kick. Voici l’engin dans sa livrée bleue, une moto de la fin des années 60 mais qui était toujours apte au service dans ces contrées.

Trois, deux, un … c’est parti. Première, je m’élance sans caler, seconde, j’accélère, troisième tout se passe bien. Je suis toujours en ligne droite et commence à freiner, je rétrograde, seconde, première et je m’arrête. Je ne suis pas même tombé, super, et par conséquent je viens de gagner mon permis! Et oui, vous avez bien lu, c’est fini! Cela a été la même chose pour tous les autres candidats, c’est la procédure normale. Je n’ai donc pas acheté mon permis. Le responsable de l’auto-école avait essayé de m’expliquer tout cela mais dans mon référentiel de jeune français je ne pouvais pas comprendre. Il faut vraiment que je me familiarise avec leur culture, sinon ce genre de malentendu va se reproduire.

La cerise sur le gâteau c’est que grâce aux accords internationaux, une fois de retour en France, je pourrais convertir mon permis moto ivoirien en permis A français et conduire tous les gros  de mon choix … sans limite de puissance!

Jamais l’aventure n’avait été si proche, je pouvais même sentir le souffle du désert sur ma joue. Enfin, il me restait un dernier point à régler, trouver une moto, ma moto, ma PREMIERE moto!

Achat et préparation de ma nouvelle moto

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