Prologue

Printemps 2021

Déjà trois longues semaines que nous sommes confinés. Cela marque les esprits et le mien commence sérieusement à s’échauffer, conséquence directe de la privation d’une liberté fondamentale : celle de me déplacer où bon me semble.

Être consigné dans un rayon de dix kilomètres autour de chez moi devient pesant. Si j’étais adepte des métaphores extrémistes, je me prétendrais en résidence surveillée. Mais la magie du vivant opérant, cette claustration physique sollicite d’autant plus mon esprit, qui, libre de toutes entraves, s’évade sans relâche vers des contrées mythiques. Je dope mes méninges aux lectures exotiques et aux images époustouflantes, alimentant ainsi sans relâche mes rêves de grands espaces.

Je suis brusquement rappelé à la réalité par la sonnerie de mon téléphone. Conversation brève et concise. À peine raccroché que dix millions d’idées plus saugrenues les unes que les autres fusent tout azimut dans mon esprit déjà passablement torturé pour, au final, n’en retenir qu’une seule : il est devenu fou !

Ou presque.

Car oui.

Imaginez.

Mon copain de toujours, avec qui j’ai déjà partagé tant de voyages, me donne carte blanche pour organiser notre prochaine aventure à moto sous prétexte qu’il est overbooké.

A-t-il conscience que me lâcher la bride pour la planification d’un périple peut-être lourd de conséquences ?

Peu importe, je ne vais pas bouder mon plaisir, d’autant plus que les idées de destinations enchanteresses se bousculent déjà dans ma tête.

Mais patatras …

Pandémie Covid-19.

Deux mots qui viennent brutalement anéantir mes rêves les plus fous. Nous sommes en pleine troisième vague, l’Europe est presque totalement confinée et dans le reste du monde, les frontières sont majoritairement fermées.

Poisse intergalactique.

Enfin, il reste quand même une lueur d’espoir dans la campagne de vaccination et la mise en place au niveau européen d’un pass voyage afin d’essayer de sauver la saison touristique estivale.

Voyager dans l’Union Européenne sera donc certainement possible. Je devrais me réjouir d’avoir 4,2 millions de kilomètres carrés à ma disposition, mais, à l’instant, il n’en est rien. Je l’ai déjà mainte fois sillonnée et elle m’apparait plus comme une prison dorée qu’une destination de rêve.

C’est dans ces moments de presque déprime que je me remémore une citation vue à l’arrière d’un véhicule en Islande.

Au diable la morosité. L’essentiel reste le voyage et l’aventure humaine qu’ils suscite. Je me plonge alors dans mes souvenirs pour éveiller une envie. Rapidement, l’idée d’un grand tour d’Espagne et du Portugal par les routes et chemins s’impose. Je soumets la proposition à Arnaud dont la réponse ne se fait guère attendre : l’Andalousie en plein été, si l’on pouvait éviter, ce serait parfait. Pourquoi pas les Balkans ?

Il est vrai que j’affectionne particulièrement cette région. Je lui en ai souvent parlé et, cerise sur le gâteau, je sais qu’il n’y a jamais été. De plus, au retour, nous pourrions passer voir Rachel (Voir mes aventures islandaises). La revoir donne tout d’un coup un intérêt plus que motivant à cette destination !

Mais la majorité des pays de la région ne font pas partie intégrale de l’Union Européenne. Pourrons nous y circuler librement ? Une rapide recherche sur Internet laisse supposer que oui, excepté pour la Serbie et le Kosovo pour lesquels je ne trouve aucune information.

Il y a certes un risque qu’au dernier moment nous soyons refoulés, mais si cela devait se produire, nous aviserons, comme toujours.

C’est maintenant que les choses sérieuses débutent. Je place les rallonges sur la table de séjour pour y étaler les cartes, point de départ à tout périple.

Et je commence à regarder les différentes options.

Cela faisait moins d’une heure que j’étudiais la situation que, déjà, une frustration commençait à sourdre. Les Balkans, c’est bien joli, mais cela fait quand même un peu étriqué, une cour de récréation, alors, qu’il y a peu, mes rêves étaient emplis d’immensités désertiques.

Les grands espaces, les hauts plateaux, les routes qui s’étendent jusqu’à l’horizon repoussant sans cesse l’infini, voilà où je me sens apaisé et en harmonie avec moi-même. Hors, à portée de roue de la maison, pour un voyage d’un mois, je ne connais que deux possibilités : la Russie et la Turquie.

La Russie, patrie de Michel Strogoff, immense territoire qui m’est presque inconnu. Je n’ai jamais été plus à l’Est que Volgograd, et l’Altaï me fait de l’œil depuis bien longtemps. Mais la situation pandémique y est catastrophique et, de plus, il est nécessaire d’avoir un visa pour au final, peut-être se faire refouler.

La Turquie, pays au charme unique, pont entre l’occident et l’orient, carrefour de civilisation a un avant-goût de la route de la soie, enfin, de ce que j’imagine. Par deux fois j’y suis déjà allé et j’en suis toujours revenus enchanté. Argument de poids, aucun visa n’est nécessaire, il sera donc possible d’improviser en fonction de la situation. Car pour tout dire, ce n’est pas terrible. Un couvre feux est instauré et, pire que tout, des restrictions de circulations restreignent les déplacements entre les différentes provinces. Seul point positif, le site de l’ambassade française de Turquie précise que la situation sera réexaminée fin juin.

Dépité, je laisse tomber. Le départ étant prévu à la mi-juillet, il semble urgent d’attendre de voir l’évolution de la situation.

1er juillet 2021.

A peine réveillé, je saute du lit lancer le café et, dans la foulée, je me connecte sur le site de l’ambassade de France.

Bingo ! Toutes les restrictions sont levées et l’entrée en Turquie est juste conditionnée à un pass sanitaire européen valide et à l’établissement d’un formulaire en ligne, le HES.

La météo toulousaine n’est pas folichonne, mais peu importe, au plus profond de moi, c’est déjà l’été et sa promesse de nouvelles aventures.

Le départ est fixé pour le 19 juillet, alors nous avons largement le temps de préparer ce voyage. Mais l’excitation est telle que je ne résiste pas longtemps à ressortir carte et GPS pour tracer les grandes lignes de ce futur périple.

De mes souvenirs, outre Istanbul, ce sont les hauts plateaux anatoliens avec leur caravansérails et le Kurdistan qui m’avait le plus émerveillés. A l’époque, je m’étais même octroyé une incursion dans les Kurdistan syrien et irakien, chose qui, aujourd’hui, est plus que délicate. Quoi que, Erbil semble jouable. Enfin, ne tentons pas le diable non plus. D’une simple balade dans les Balkans, je me vois déjà traverser l’Irak. Sois raisonnable mon gars !

Au fil de mes calculs, une évidence s’impose. Une fois dans la région de Kars, tout à l’Est, le Caucase est à une encablure. Je n’y suis allé qu’une seule fois et, là aussi, j’en garde des souvenirs impérissables … et un cuisant échec. A l’époque, je voulais rejoindre le célèbre village d’Ulgushi en Géorgie. La piste de montagne était incertaine mais praticable jusqu’à un éboulement. Traverser ce pierrier seul m’avait à l’époque semblé trop hasardeux et peu raisonnable. J’avais donc fait demi-tour la mort dans l’âme. L’heure de ma revanche aurait-elle sonnée ? Qui sait. Je m’empresse de vérifier. Géorgie et Arménie sont ouverts, pour l’Azerbaïdjan, c’est plus obscur.

Mais peu importe, quelques heures de brainstorming finissent de me convaincre. Faire le tour de la Turquie, explorer le Kurdistan et la Géorgie, c’est environ 12 000 kilomètres, ce qui en un mois de voyage, pour les gros rouleurs que nous sommes, est tout à fait envisageable.

Je suis plutôt fier de mon programme que je m’empresse de soumettre à Arnaud dans un mail détaillé.

Les jours suivants, mon enthousiasme va croissant au fur et à mesure de l’avancé de la préparation. Révision de la moto, changement de tous les consommables, montage d’un train de Mitas E07+ tout neufs histoire de pouvoir passer partout quelle que soit la configuration du terrain, et, en dernier lieu, comme à mon habitude, la préparation des bagages.

Qui une fois emballés donnent cela :

Il ne me reste plus qu’à charger la moto.

Et me voici prêt. Le départ est dans trois jours qui me semblent trois mois tellement l’envie de prendre la route est forte et l’excitation du voyage enivrante.

C’est dans la soirée que je reçois un appel d’Arnaud. Immédiatement, à la seule intonation de sa voix, je détecte un malaise. Il m’explique que la Géorgie c’est certainement très bien, mais peut-être un peu loin. Qu’il comprend mes motivations, mais doute sur la pertinence de cette destination en un mois. Et concernant le Kurdistan, le site du ministère des affaires étrangères est sans équivoque, trop dangereux vu le risque terroriste.

Je reste sans voix. Je l’entends s’excuser de me dire tout cela si tard, qu’il m’avait tout laissé organiser, mais que là, cela lui semble trop risqué, surtout que la rumeur d’une quatrième vague épidémique commence à enfler. Il est très inquiet de rester bloqué et pense à ses enfants.

Je suis effondré. J’avais mis tant d’espoir dans ce voyage que le monde semble se dérober sous mes pieds.

Fais chier ! C’est la seule chose qui me vienne à l’esprit mais que je garde évidement pour moi.

Je le comprends, il n’a pas entièrement tort. Cela fait beaucoup de kilomètre, et, qui plus est, il a troqué récemment sa KTM 990 adventure pour une Husqvarna 701 enduro qui, même si elle est préparée pour le voyage, n’en reste pas moins adapté aux grosses liaisons que ma fidèle 800 GS.

Mais c’est justement ce dont j’ai envie, ce dont j’ai besoin. Rouler loin et avaler des kilomètres, comme une sorte d’exutoire à ces derniers mois.

J’essaie d’expliquer que la seule liaison est au final de rejoindre le port d’Ancône en Italie et, que le reste se fera sur un rythme cool, entre terre et bitume. Il sait pertinemment que je vis seul avec mes deux enfants et que je ne suis pas suicidaire, que nous avons un accord : je peux voyager mais sans prendre de risque. J’argumente que le Kurdistan Turc, des voyageurs y sont récemment passé sans soucis, que nous serons régulièrement contrôlés à des check-point militaires, et que s’ils nous laisse passer, ce sera sans danger. Par contre, s’ils nous demandent de faire demi-tour, nous n’insisterons pas.

Dialogue de sourds ponctués de lourds silences. Chacun de nous pèse ses mots cherchant avant tout à ménager une amitié de trente ans.

Comme toujours, nous trouvons un compromis. Nous partons pour Istanbul et, ensuite, nous aviserons en fonction de la situation, comme à chacun de nos voyages en fait. Dans le pire des cas, nous rentrons en Europe et irons trainer dans les Balkans. Nous nous limiterons à deux liaisons autoroutières, le nord de l’Italie et Istanbul.

Quand j’y repense aujourd’hui, je me rends compte qu’à aucun moment je n’ai imaginé lui répondre que tant pis, je partais seul. Même si, pour la première fois, durant notre voyage en Islande, nous avions roulé par moment séparés, nous sommes depuis repartis ensemble plusieurs fois pour notre plus grand bonheur. L’aventure est pour moi avant tout humaine, et une fois encore nous ferons route côte à côte.

Happiness is a way of travel, not a destination.

L’essentiel est sauf. Nous prendrons la route pour de nouvelles aventures qui, j’espère, seront grandioses.

En route pour Istanbul

3200 kilomètres à abbatre en quatre jour, le tout en évitant les autoroutes, voici le nouveau challenge.

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